Turbulences, du 2 février au 6 décembre 2004

expérience en forme de journal, débutée le 7 septembre 2001
par Isabelle DORMION, dans le cadre de Paroles d'Indigènes sur Shukaba.org .
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L'étant, Isabelle Dormion, 2 février 2004

L'hôte pourrait avoir, entre le fromage et le dessert, assoupi sur le divan, un chat répondant au beau nom de Socrate. Dans le compotier translucide, les fines tranches de poire William -percées au centre par l'arrache-coeur (?), suggère le voisin- ont une forme carrée, définitive. A la question posée, avant que le fruit ne fonde, l'hôte répond par un sourire avant-gardiste. Au mur, une affiche jaunie de la Commune, non protégée par un sous-verre ordinaire.

«Le café se boit brûlant, buvez!» ordonne le voisin, j'obéis, je me brûle les papilles.

La table, très longue, a été menuisée en son temps par Cavanna. Ce soir, les autres convives si clairsemés sont si loin de tout qu'il faut se lever pour passer les plats. On sert des topinambours fondants avec le lapin dans son jus. C'était bien avant les fruits rafraîchis.

A minuit pile, par la vitre, le dernier clignotement de la Tour Eiffel. Quelqu'un avait demandé si je l'avais vue rouge, non, douze heures tapantes, c'est déjà bien fini, ce rouge révolu.

Juste avant de partir et que se ferment les paupières, il raconte une histoire embrouillée. Il avait loué sur les quais une petite chambre aux hommes-grenouilles. L'autre, quadragénaire, l'ex- petit dernier des quatorze frères et soeurs orléanais, volait quelques voitures, des Juva Quatre, qu'il pouvait forcer à la lime à ongles sans problème. Bien que comptable à ses heures, il fréquentait à cette époque la fine fleur de Fleury Mérogis. L'autre mec, un peintre naturaliste laconique, lui, profitait des derniers éclats de la lumière au crépuscule sur le fleuve lent. Le comptable entre, petit de taille mais toujours là où on l'attend pas, avec son costume étroit, il étend les chaussettes lavées sur un fil tendu aux dernières lueurs du crépuscule. Le peintre naturaliste tropézien le saisit par le paletot et veut le balancer dans la Seine. Il sent la chèvre. Il avait déjà, d'avant, un copain chevrier, assez marxiste-léniniste sur les bords. Il lui avait piqué toutes ses fringues au Plan-de-La-Tour. Les hommes-grenouilles, à cet âge de Bercy, ont changé les statuts de la société, ils changent de nom, les loyers ne sont plus payés sur les quais. Le peintre regagne le Sud. On les oublie, tout le monde, la Société des plongeurs les oublie au moins un an. L'étang du.

Le Dalaï-Lama nous avait tendu, à moi-même et aux filles, à Filles du Calvaire, un origami, un oiseau plié dans un prospectus d'un film sur les anges. Le voisin de si longue table, le pur logicien, pédagogue, qui crame les papilles des autres: «Dans le métro, et il n'avait même pas son garde du corps?». Non, il portait juste un costume cintré, avec une petite cravate taïwanaise mal nouée, c'est tout, même pas de pardessus.

Une dame élégante, sévère, une dame sexagénaire, au moins deux fois gaulliste, dit ceci à l'heure du thé, stupéfiante: «Il faut savoir quand même que je lui avais collé tout le seau de terre sur la tête, moi, la reine des taupes et des petits habitants souterrains». Pour n'être pas étonnée, confidence pour confidence, impolie ni même sarcastique, elle, si gaulliste par alliances et par choix, cette dame deux fois respectable et respectée, mais quelle idée, je me filerais des giffles, je m'entends surenchérir: «Moi, Madame, nous étions aussi très très (cons?) déterminés, bref, ludiques, inventifs, nous avions fait à l'usine, surtout mon frère, sérieux comme un pape, c'était surtout lui qui prenait, une sarbacane et des petites flèches empoisonnées, il suffisait donc de souffler sec, précis, droit, et de dégommer à la base les tulipes alignées en plates-bandes. Nous les recollions avec une fine armature de fer glissée dans le pédoncule, sans plus». Dire que c'est vrai, je suis fichée gravement (cueille donc habituellement les fleurs en armes) et dire que c'est faux, mythologue, fichue.

Réfléchir, au sens propre, contre-production, ce jour, un quasi délit?


Tremoli basses alternées, Isabelle Dormion, 3 février 2004

Un éthologue présente un singe qui peut compter jusqu'à cinq, il peut compter le pouce l'index, le majeur, l'annulaire et l'auriculaire. Il peut regarder sa main d'un air simiesque mais averti par la récompense d'une banane. Il ne peut pas dire Jacques le Majeur ou Concerto en Sol majeur pour mandolines. Le linguiste chercheur en comportement animal doit encore patienter, disons un certain temps, le temps qu'il faudrait pour acclimater Mars.

Ailleurs, on montre un lion qui ne mange pas un bébé antilope et le protège. Si on montre à un bébé singe, en l'associant à la nourriture, une banane, une machine à laver, le bébé animal prendra Brandt multi-fonctions pour sa mère toute pavlovienne. Cette manie, cette obsession qu'ont les comportementalistes de vouloir faire à tout prix parler nos amies les bêtes. Elles communiquent et s'occupent de leurs petites affaires pour que l'espèce soit perpétuée vaille que vaille ad patres.

A-t-on déjà vu une baleine se suicider? Jamais. Les bêtes fuient une situation sans issue par la mort, qui n'est pas délibérée. Porte de sortie. C'est une solution comme une autre, une résolution. Ce n'est pas une intention.

Mettez un singe devant un miroir, un chat devant une porte fermée, un chat, un oiseau et un singe devant l'Inéluctable. Vous aurez un philosophe. Rien ne les arrête, surtout pas le ridicule ni la porte ouverte, qu'ils enfoncent en choeur.

Réfléchir ou penser. Il est déjà assez difficile de se lever, se tenir debout, trouver la cafetière dans la pénombre, le matin, sans que l'afflux irrépressible des nouvelles (9/10 sont catastrophiques) nous emmène je ne sais où, à vau-l'eau. La petite particule de libre arbitre s'amenuise de plus en plus, si le risque de voir tomber l'avion Free-way Death -de nos voyages aventureux- augmente de jour en jour.

Une amie me dit, à chaque fois que je la vois, «tu ne sais pas ce qu'il m'arrive? Incroyable etc. ». J'écoute sans rire. Il ne m'arrive rien que je n'aie pas voulu. Tout ce qui m'arrive est contingent, je m'en fiche. Ce que j'ai voulu est essentiel. Ne m'importe que ce que j'ai souhaité. N'existent que les projets. Le reste n'existe pas. Un bol de soupe, cent grammes de pain rassis, les os indifférents détrempés par la pluie glaciale, on s'en accommode sans froncer les sourcils.

Penser à quelque chose. Occupations de l'esprit. Ne pensons à rien. Les doigts seuls bougent et les yeux fermés, on entend ce tango là, ce pot-pourri, la comparsita, tous les roumains la jouent sur la ligne Austerlitz-Auteuil. Pour dix centimes, jouer un tango. Et pourquoi, là, ferais-je exception? Au nom de quoi se distinguer? Ne plus apparaître. Marcher dans les mouvements de la ville anonyme.

Savoir chanter avec toute la fatigue consentie, déléguée «Duerme, duerme, Negrito, que tu mama en el campo trabaja», avec cette voix cassée par l'excès de tabac, à cet âge-là, et ça seulement, pour rien, pourrait faire que le jour s'achève lentement.


L'esprit régissant les lois, Isabelle Dormion, 9 février 2004

Le système bonapartiste dont s'origine le droit reste la clef des institutions. Ce qui constitue le régime politique actuel, revu et corrigé par la Vème République, est aujourd'hui mis en question au parlement. Le pouvoir exécutif impose aux députés un texte de loi, dans son esprit et dans la lettre, allant jusqu'à épeler, annoner l'alphabet qui en écrit le projet syllabe après syllabe. Où sont les différentes moutures du texte sacré? Nous aimerions les consulter. Ce n'est pas, que je sache aujourd'hui, le Coran. Qu'en sera-t'il du décret d'application? La loi est-elle débattue et parlementée en chambre? La commission Stasi n'a fait qu'entériner l'ordre donné par le Président et le Ministre que soit conçue et établie une loi. Stasi a suscité le contexte, ceci de façon littérale, ce qui entoure le texte. Il en a proposé puis imposé la nécessité, suivant non le parlement, mais le Président de la République et son Ministre de l'Intérieur. La probité de la commission n'est pas à mettre en question, qui dans ce cas, est déplacée. Qu'est-ce qui, dans ce texte de loi, achoppe? C'est le fonctionnement, l'agencement, l'engrenage, la petite mécanique de la Constitution et le dynamisme des institutions qui est interrogé. S'il est facile d'imaginer l'esprit dans lequel a été rédigé le projet du texte, soumis, c'est-à-dire imposé à la Chambre, à l'assemblée Nationale, on doit se demander si le monde ne tourne pas à l'envers.

Qu'il faille à tout prix au-dessus des institutions, créer de toute pièce une cellule annexe, dite d'urgence, une sorte de commission d'enquête vérifiant les faits et supposés méfaits de la justice, ne rend le fonctionnement de la République plus limpide.

L'esprit retors qui régit à ce jour l'esprit des lois est la résultante, l'addition des esprits retors qui les conçoivent. Qu'il faille légiférer sur le voile n'est pas la question. Comment se règle un problème, c'est ce qui se met en jeu sous nos yeux. Les femmes musulmanes portent un voile. Ce serait choix. Ce serait leur droit. Elles mettraient en cause. Ce qui est mis en cause doit être parlé, parlementé, sur le forum. Ces paramètres en cause ne peuvent en aucune façon être pervertis. Dans quelques années, les décrets d'application, les amendements successifs mettront les Français, nous tous, chacun, nous qui avons élu nos députés pour nous représenter, pour parlementer à l'Assemblée, pour porter notre voix, notre choix, notre opinion singulière ou générale au suffrage dit universel, devant un état de faits accomplis, une réalité quotidienne établie que nous n'aurons pas souhaités. Attention aux amendements, minuscules, discrets, imposés en période estivale, qui dévoieront la loi dans son application. La distorsion entre la loi, le légiférant et le légiféré, la loi et le différé, le décret d'application et ses interprétations diluées dans les cours judiciaires, ce flou politique qui dévoie l'esprit des lois nous flouera. Les truands de l'esprit des lois sont en conclave.

*Achoppement, obstacle: en anglais, stumbling block
stumble: buter, trébucher, hésiter, et, pour un texte, bafouiller, ânonner


L'oeil de boeuf et langue de teck, Isabelle Dormion, 13 février 2004

Personne n'a vraiment étudié l'importance de l'oeil de boeuf, cette petite fenêtre ovale dans l'architecture, des hôtels particuliers de la rue de Grenelle ministérielle aux Invalides de Napoléon. En feuilletant les carnets de croquis d'Albert Laprade, on devrait glâner quelques détails intéressants.

Je ne sais pas pourquoi, sans songer une seconde à me censurer, je pense à oeil de boeuf en regardant Aillagon. Fatigue. C'est stupide mais c'est comme ça. C'est un baillement, un soupir, les paupières lourdes, le carillon sonnant l'ennui, cette nuit du 12 au vendredi 13, c'est le mot piètre, paupiette, puis paupières, puis pleutre, qui mènent droit à oeil de boeuf. Un yack, c'est nerveux. Là, non, c'est boeuf, on n'y peut rien. C'est gros, mou, ennuyeux, castré, atone, sans vie, blancheur, vertes prairies, bas meuglements étouffés, brouillard normand, torpeur hivernale, bovin, beau-frère, bavarois, bavaroise, blousé, Beaubourg et Poitou-Charente, bourde, baveux, embourbé. Les mots, on ne peut rien contre. Ils sont là, venant d'on ne sait où.

Aillagon, Ministre de l'Achose culturelle, porte donc un costume bleu rayé, une chemise rayée de bleu, une chose affreuse à losanges bleus, une cravate, une coiffure, des yeux (bleus?, des pupilles rayées), des mots enrayés sous le joug de l'état. Tout à fait normal, la voix douce, la posture avantageuse et modeste, trop normal, comme tout, en ce moment. Tout va bien. Coué. Tout est normal. Ces pieds sont normaux, les chaussures sont très bien, le tapis, le fauteuil, tout est bien. C'est sur TV5. Un détail cloche. Le parterre des étudiants n'est pas normal. Une jeune fille porte un tailleur pied-de- poule mais d'une poule géante à couleurs criardes, un monstre avicole muet. C'est inquiétant. Jamais vu des étudiants aussi normaux, bien coiffés, manucurés, propres, pondérés, modestes, respectueux, bien élevés, posés, parfaits, candidats aptes à tout faire dans la vie. Si je compte bien, j'ai pourtant vu défiler, du poste d'observation, à peu près quelques bonnes dizaines de milliers d'étudiants, mais de ceux-là, jamais, sauf les petites cousines de ma propre famille, à qui le manque de loisirs ne me permet même plus de filer des baffes sérielles avenue de Friedland.

Bref, à la fin, Amar tend la main pour saluer, mais son geste devance le mouvement du ministre et la main du présentateur se retrouve dans le vide, comme tout le reste.

Avant d'aller dormir, sauvés d'un lourd brouillard soporifique, on entend «trivialisation», «question complexe», «intermittents», «divertissement», «culture», «télévision», «pas abaisser», «élever?», «on a changé les mamans? Quelque chose comme ça?» On pionce alentour.

On comprend à quelques aveux touchants, personnels, personnalisés, Aillagon mis à nu tente l'impossible indécence, l'exquise sensibilité, la simplicité retrouvée sous le sabot, la sincérité, que sais-je, il a une âme, il la montre, il sussure enfin la confidence-clôture, il aime la culture, le jardinage, bigrement voltairien à ses heures, il aime la rosée, les feuilles mortes à la pelle, le jardin, la rosée, le matin, c'est beau. Moi, c'est les oiseaux, chacun son truc, soyons trop fous. Ces chaussures, les deux, luisent aux spots, les yeux, les deux, des étudiants brillent aux lustres promis, Amar dort, Aillagon encore ose Luther, Balzac et le type de Beaubourg, R. Piano, le tiercé de toutes les audaces finales. A tout hasard, il balance la date de 1517. Moi, à cette heure-là, dans ces conditions de fatigue-là, je me cantonnerais prudemment à 1515, Marignan, c'est tout ce qu'on pourrait faire, pas un effort de plus, pas une année de plus, pas une minute de plus, c'est un rêve mou éveillé, je dors, abattue par l'ineptie d'une telle langue, morte, évidée, une langue de boeuf.

Rien dans l'entretien, rien, pas un mot vivant n'émerge du néant. Rien n'est dit. C'est aussi plat que l'electro encéphalogramme d'un représentant de la Culture en Corée du nord, c'est ce jour, en France, terre des Lumières. Tout est éteint. Pas un réverbère, pas une lampe, pas une seule veilleuse, pas une loupiotte, pas même un petit vermisseau, pas un seul petit ver luisant dans la prénombre. Rien!

L'ambition actuelle de la droite est rêverie. Elle voudrait fédérer les intellectuels de haut niveau dans une fondation honorable où les débats redoreraient d'un ou deux carats chatoyants le blason terni de la Culture. Qui donc, à droite, comme à gauche, se disant non pas intellectuel mais seulement intelligent, accepterait de se déshonorer en allant becqueter cette misérable soupe dans cette cantine-là?


Info-phobies, Isabelle Dormion,16 février 2004

La nomenclature psychiatrique vient de répertorier une nouvelle forme de syndrome obsessionnel, phobique. Certains patients, de type sédentaire, non seulement ne mettent plus les pieds dehors, mais s'entourent moralement d'une gangue cotonneuse et volontiers casanière. D'autres, très atteints, se munissent d'un arsenal protectif, bandages, pansements et mesures incantatoires compulsifs, rituels de vérification répétés, religiosité scrupuleuse, comptage de voitures portant certaines plaques d'immatriculation, incluant les lettres, JTB 78, (je touche du bois). D'autres, contra-phobiques, font et disent n'importe quoi pour exorciser leurs peurs. Certains, tous, à la fois dans l'addiction et la déréliction, jouent même au Loto le vendredi 13.

Quel est l'agent pathogène de ces nouvelles craintes, totalement infondées? En interrogeant un échantillonnage représentatif, on peut constater que tous ces anxieux, la plupart libres dans la nature, en appartement locatif, en pavillon individuel et sans traitement médical et politique, tous, vous et moi, ont regardé récemment les informations, le matin, le midi et le soir au souper. Ils sont donc sous constante perfusion télévisuelle. Plusieurs de ces sujets manifestent des signes de panique irréversible. Ainsi une liste de leurs frayeurs se profile, un catalogue horrifique des risques imaginaires.
- Ne pas aller aux sports d'hiver, de peur de se voir happé et broyé par un tapis roulant mécanique, l'équipe de désincarnation restant bloquée sur la route par le verglas (Jt du 15/02/04)
- Se laver les dents trente fois par jour, de crainte d'attraper la gangrène africaine, celle qui emporte la moitié du visage et parfois plus, faute d'hygiène dentaire suffisante (JT du 15/02).
- Eviter le saumon d'élevage, Haïti, les dictatures politiques, les pneus qui brûlent le torse et les membres, les dictatures consuméristes, le SRAS, Berlusconi, les rapports adultérins non protégés, le béri-béri, les poulets en cage de Barbarie et les canards venant d'Asie, Bagdad le matin, le midi et le soir, des Albanais et des marocains venant se noyer intempestivement, sous nos côtes attirés, se garder des chocs thermiques, canicule trop chaude et froid trop réfrigérant, vent trop tempétueux et pluie par excès diluvienne, éviter les piscines de type néo-moscovite (JT du 15/02), Aquaboulevard par moins quinze, RTT en tarif de groupe.
- Se garder de l'amiante et des nouveaux effets insondables de la pollution, fuir Bush sous toutes ses formes, solides, verbales, liquides et gazeuses, éviter les zones où le nuage de Tchernobyl est passé sans bruit nuitamment imprégnant le thym, la sariette, le romarin et le serpolet, éviter les politiques et la justice des justiciables, éviter les gros mots, éviter les pédophiles rapteurs, éviter de traiter quelqu'un d'enculé, ça la fout mal, c'est passible de prison, éviter le manque de respect, le meurtre et la pyromanie, c'est un signe de mauvaise éducation, voire d'associabilité délinquante, se garder de la fronde comme de la peste, apprendre le Chinois à Belleville en l'honneur de l'année de la Chine, mais se garder, indemne, de l'insoumission, adhérer sans délai à l'association «Asphodèle», vous m'en direz des nouvelles, ou, acte totalement gratuit, au PC moribond de Vitry.

Lundi dernier, à l'angle de la rue de Rivoli et de la rue du Pont-Neuf, une femme portant des chaussettes blanches a été renversée par un véhicule prenant la fuite. La vue des pieds inertes sur le bitume m'a désolée et à demi-rassurée, personne dans l'entourage ne portant ce type de socquettes, au demeurant immaculées. Il faut bien entendu éviter de traverser et les voitures qui prennent la fuite.

Il faut donc se conserver tranquille comme Montaigne en sa tour, c'est le conseil à donner paradoxalement aux anxieux, mais se conserver dans le risque d'être emporté par le paludisme, le moulinage sans Assedic chez Moulinex, l'absence inopinée de retraite ou la disparition de la Sécurité Sociale à terme. Tous les risques sont bons à prendre. Aucun n'est à rejeter. Mettez-vous au parachutisme ou au Sidi-Brahim en litrons. C'est le conseil que je donnerais aux grands anxieux du type décrit, le risque statistique est moindre que de gober une darne de saumon mortelle ou l'EBG, l'écrouelle de la brebis galeuse. Lancez-vous dans le cinéma en filmant, comme Luc Besson, le rien bleu. Luc Besson, lui, a pris tous les risques. Il est hautement récompensé. Raffarin l'a encouragé, il a été magnifique, il lui a promis les studios hollywoodiens aux portes de la capitale. Prenez des risques, vous verrez les angoisses fondre comme neige au soleil. Jouez votre vie en famille au «pouilleux massacreur», misez très gros, le hasard et l'intelligence vous rendront au centuple un destin magnifique et sa gerbe ne sera ainsi ni avare ni haineuse*.

Quelques exemples stoïques de contre-phobiques. On a vu le 15 février Fabrice Luchini, mi-cabot, mirifique, horrifié par la verve vénielle de Fogiel lui balancer, avec des mimiques complexes et des éructations jubilatoires: «Vous ne pouvez-pas me lâcher?». Et, sommé de chanter avec Jean-Luc Lahaye - ce vieil enfant sombre de la Dass aux yeux perclus d'une douleur qui s'ignore-, beugler «Femme, Femme, Femme!» ravi, les écumes aux lèvres, outrancier et dénonciateur, bien au-delà du temps imparti top chrono, investir l'espace, déloger le maître-lutin, désamorcer la vulgarité, anéantir la perfidie, ce crime fielleux de la médiocrité, de la calomnie bassement odieuse et casser en clameurs éhontées la baraque télévisuelle, planches de baraque à frites. On a vu dans le même registre l'actrice Anémone, venue présenter une pièce de théâtre, outrée, hautaine, bouche serrée, monter aux mêmes créneaux, escalader la forteresse à mains nues, démonter la paillotte, ongles arrachés, risquer son image de drôlesse, casser le jeu pervers, refuser de se donner en spectacle joueux-luron, se lever d'un ample geste et dire tranquillement qu'elle n'animerait pas gratuitement tant d'âneries, qu'elle n'allumerait pas gratuitement les feux du triste sire, du triste cirque. On en a vu un, pas de délation, dans Libération, traiter Sarkozy de je ne sais quoi, sinon pire. C'est très mal. Le mot enculé, par exemple est très injurieux. C'est un mot que je n'utilise jamais, ou en décalage, avec quelque parcimonie mesurée, une conscience écartelée, des scrupules étudiés en débat moral, voire pas du tout. C'est peu raffiné, c'est indigne littérairement d'employer un terme pareillement vulgaire. On n'a pas le droit de le dire à mauvais escient. Parfois, rarement,c'est pardonnable, c'est fondé, c'est légitime, c'est nécessaire, distingué, c'est possible, c'est moral, c'est politique, citoyen, c'est indispensable, c'est exigible quand pleuvent les matraques* et résonnent les glas. Bavures. Légitime défense. C'est justifié. Je dis non à l'impolitesse. Je dis non à l'hypocrisie. Non à la malhonnêteté. Non à la malséance. Non à l'utilisation des fonds publics, les fonds de tous et de chacun, le bien public, à des fins politiciennes. Non. Négativistes. Le non sans nuance. Pas le mou non des no-no, ces bobos néo-refuzniks sur papier glacé. Si tous se mettaient, simultanément, à traiter Sarkozy de ce qu'ils pensent au fond*, à simplement livrer et dénoncer le fondement ambitieux, ambitionnel, ambitationnel, même se rasant, il y pense, même en nous rasant, il y pense tout le temps, il le dit, c'est vulgaire, c'est insupportable, le fond de la pensée obsessionnelle, agressive, sadique-anale, la base sarkozienne compulsive, réitérante, où serait le délit, les prisons pleines à craquer d'une vague généralisée, injurieuse, bêtifiée, lasse, infantilisée, déferlante bleue que Jean-Luc Besson en sa suffisance essoufflée ne pourrait jamais capter ni endiguer pour l'offrir en hommage aux gouvernants, nos adeptes, les culturistes éhontés du pouvoir qui le flattent et le servent pour qu'il les serve mieux, les flattant en leur cynisme culturel.

* cf.V.Hugo
* On a vu Santini saisir une matraque, la palper, la brandir, à l'envers, puis quelques secondes plus tard, parler de sa «convivialité». J'ai entendu une adolescente dire «Santinique ta mère». Et là je dis non, stop, halte à la malpolitesse juvénile!


Affliction, Isabelle Dormion, 23 février 2004

Si le lendemain les faits rejoignent la liste des peurs, nous versons les pleurs rituels en conjurant les dieux antiques.

Si, preuves en mains, nous montrons que les faits sont avérés, nous restons les témoins.

Si, analysant les concrétions salines, nous disons «ceci est la sueur des ouvriers qui, il y a plus de quatre mille ans, l'ont édifié dans ce désert, incrédules, les gens sourient. Honte! Ce sont dans le creux de la main les cristaux recueillis, le sel de la peine celui du labeur.

Si, traversant la cour carrée, nous voyons se poser, royal, un oiseau au plumage jaune, nous nous courbons vers le sol.

Si, ce lundi, l'oracle est enfin rendu, après-demain nous pouvons partir à pied, seuls.

Si, passant devant la demeure d'Abélard et d'Héloïse, une mouette crie, je passe outre. Qu'une mouette passe, je crie?

Si, prenant toujours à gauche, j'arrive là-bas le surlendemain, c'est mieux.

Si prenant toujours à gauche, je m'égare? Les lieux ont été mille fois falsifiés.

Silences.


Black River, Isabelle Dormion, 1er Mars 2004

Jusqu'à Letterkenny la route est longue. A l'arrière du bus, les vitres sont recouvertes d'une couche de poussière opaque. Le temps semble gris partout mais le temps est lumineux, le vent venant du Groedland. God, God, we got the bus! La femme sans âge, infirme, a couru vers le véhicule. Près des caisses, ces petites boîtes de charité, lépreux, aveugles et causes éternelles à Lourdes.

Des faisans, oui, et des golfeurs, autant de cibles faciles dans l'herbe verte.

Jusqu'à Ballygawley, les passagers somnolent. Ils s'éveillent vers Omagh.

Les moutons cherchent l'herbe sous la neige.

Pour aller à Rathmulan, suivre les oiseaux à la trace. Moi, non, je n'irai plus. Merci.

Prenant à gauche à la sortie de la ville, je suis arrêtée par une voiture rouge. «C'est dangereux, sautez sur le talus, ne marchez pas seule, on peut vous écraser» Bras tendu, avec la main droit devant, je fais signe, je vais là-bas, vers les hauteurs, Slieve Snaght?» et je remercie d'un hochement de tête qui congédie.

L'accidentel.

Au centre commercial de la ville, un homme en uniforme, le vigile, vise un taxi d'une unique boule de neige.

On peut savoir à l'avance ce qui se verra au développement. Des centaines de corbeaux sur le port déserté.

En rentrant, Fogiel n'est pas au courant, pour cet épisode latéral, les oiseaux irlandais de l'enclave. Il reçoit la directrice licenciée, Pietragalla, la danseuse, petite mine hargneuse de coulisses, et Carole Bouquet, quelques secondes hilare.


Sentencieuses, Isabelle Dormion, 8 mars 2004

L'année de l'Algérie, la journée de la femme, le printemps des poètes, le manifeste, la nuit des dupes, le roi des cons, l'intelligence des mains à l'intellect opposée, le discours, la grève, la démission collective, la communauté alarmée.

Prendre la parole. A qui?

Tenir le crachoir.

Rendre l'antenne, prendre au mot, des vessies pour des lanternes, rendre gorge, laisser pour compte, parité, père, paire, perpète, péremption?

Grâce aux recherches récentes sur le champ cognitif, nous apprenons ravies à l'aube que les femmes pensent avec les deux parties de leur cerveau, les hommes non et on (ils) ose(nt), ces mi-cérébreux, leur concéder, magnanimes, une journée parcimonieuse, comme aux chiens, caniveau ou chaussée où faire et manifester en file indienne, en cohorte indigène.

Obstruction. Refuser. Résister. Increvables.

Absorber, chaque jour une capsule de gelée royale. Eviter les frimas, les courants d'air, gagner l'air du large, gagner du temps, prendre du champ, jamais garde-barrière, ne pas compter les trains du passage à niveau. Distances. Tenir la distance. Souffle. Olympiennes et olympiques.

Préciser l'effet d'une déjection laissée, production des mots. Revient de saison «ce nouveau féminisme» frétillant, acide, vif, comme beaujolais nouveau, quand le vieux féminisme, mort avant vécu, est étouffé dans l'oeuf, dénié, marginalisé, ridiculisé, ostracisé, Marie-Cardinalisé, Cixousisé, excisé, vedettisé, mort, asphyxié, retranché, aux abois, vieux, vieilli, rhumatismal, décalcifié, ossifié, relégué, assoupi.


Peu oublieux, Isabelle Dormion, 16 mars 2004

Nous trouvons dans les «Histoires» d'Hérodote un sage Lydien, Sandanis, qui parla ainsi à Crésus projetant une invasion en Cappadoce. A cet époque lointaine, les chefs, inspirés par la parole oraculaire, en appliquaient strictement la lettre, en interprétant parfois faussement l'esprit qui soufflait alors à Delphes.

«O roi, tu te disposes à faire la guerre à des hommes qui portent des hauts-de-chausses de cuir et des vêtements de cuir, qui se nourrissent non de ce qu'ils désirent, mais de ce qu'ils ont, car leur contrée est stérile. En outre, ils ne connaissent pas l'usage du vin mais ils boivent de l'eau; ils ne récoltent ni figues, ni rien de bon. D'après cela, si tu triomphes d'eux, que leur enlèveras-tu? Ils n'ont rien. D'un autre côté, si tu es vaincu, vois donc quels grands biens tu perdras. Ils n'auront pas plus tôt goûté à nos richesses qu'ils s'y attacheront et qu'il deviendra impossible de leur faire lâcher prise. Pour moi, je rends grâce aux dieux de n'avoir point inspiré aux Perses la pensée de nous attaquer». Ce discours ne parvint pas à persuader Crésus.

Lorsque les calendriers et la cruauté des dates versent le sang des innocents, appellent à nouveau les pleurs, suscitent les cris et sèment le désespoir, mobilisent les foules, altèrent les opinions et menacent la cohésion des peuples, comment sans bavardage indécent faire appel à la sagesse?

Le hasard des programmations montrait Alexandre Adler -dimanche, sur KTO, redire l'histoire d'Enstein, celle d'Oppenheimer, ces chercheurs, ces intellectuels d'un autre temps, déchirés- redire les leçons implacables de l'histoire et de la menace atomique. «Il ne faut pas refaire ça», assènent les faits historiques sanglants. Le malaise est bien là. Les hommes répètent invariablement les mêmes erreurs, obstinés jusqu'à la folie et la mort des civilisations. Le même Adler disait ce matin, sur F. C., ce qui n'engage que lui, l'erreur du choix espagnol qui répond à la la violence des terroristes d'Al Qaida et parvient à la valider. Rien ne peut laisser présager de ce nouveau gouvernement socialiste, crédité à fonds (é)perdus d'une momumentale erreur, le mépris d'Aznar. Entre la prévision des gouvernements et les accidents de l'histoire, l'idiote, la systématique, l'aveugle destruction, qui, en trois jours, aura pu analyser le déroulement précis des évènements, dans leur sombre machination? Nos hypothèses les plus logiques, les plus réalistes, se voient constamment déniées par la folie mortelle. Cette folie, qu'il faut évidemment combattre, appelle la lutte, militaire, contre-terroriste, la mobilisation, policière, elle appelle aussi d'autres armes, plus subtiles, celles, peut-être, d'une sagesse oubliée.


Fichtre et Fouque, Isabelle Dormion, 22 mars 2004

Un article d'Antoinette Fouque dans Libération du 20 mars appelle Jelinek et T. Bernhard à la rescousse. On y lit textuellement «Au secours!». Autriche en perdition. Pays perdus. Champs clôturés. Vases clos. Qu'y aurait-il dans les oeuvres de ces deux auteurs qu'il n'y aurait pas ailleurs? Il faut y aller voir. Ce serait non l'espace saturé de la Porte de Versailles mais autre chose. L'espace. L'infini. Un manque.

Je me souviens de la «Librairie des femmes» à la fondation. A quel point ce lieu de la dissidence s'est établi dans le cinquième, le sixième et le septième gagnant jusqu'aux Invalides. C'est le fonds qui manque le moins, affirme A. Fouque. Capitalisation d'un travail. A l'époque, les écrivains, si j'ai bonne mémoire, contribuaient à l'élaboration de la maquette du livre. Epoque féconde, ludique et rigolarde. Flanquée d'enfants petits sur le dos, nous parcourions l'univers toujours conquérantes, souvent indomptables. Depuis la misogynie, au café «chez Eugène du Coin» ne se gêne pas au comptoir, Ricard pour tout le monde, remettez-nous ça, patron!

Je me souviens comment les hiérarchies de cette frondeuse colère se sont installées. Réunions informelles. Débats houleux. Vincennes. Véritables foires d'empoignes. Les pugnaces Italiennes. Les raisonnables dames universitaires. Les travailleuses en usine entrant en écriture, bientôt en franc-maçonnerie, plus tard chez Pivot. V. Woolf en drapeau. Djuna Barnes en boutonnière. Colloques. Tables rondes. Le CNRS s'y mit. Marcelle Marini s'y mit, Duras en surimi décongelée et recuite. Mines longues. Digestions laborieuses. Gueules de bois.

Je me souviens comment, de la vie, les textes allaient là puis revenaient las, du bouillant alambic aux études textuelles, puis des sciences et documents aux revues, puis des revues à la renommée puis de ce point de non-retour au Salon du Livre et des Bovins Assouplis.

Télérama reprend cet argument de l'âge de pierre à l'âge de plomb: «tout ça pour rien». Ces années, en pure perte? Je n'ose le croire.

Pour vivre jeunes oublions! Sur la dalle des Olympiades, à la photocopieuse, un ancien journaliste franco-vietnamien de France-soir boit une liqueur opaline diluée dans les glaçons, il lance un cube translucide que j'attrape au vol. Il chante, droit debout derrière le comptoir: «Qu'est-ce qui passe ici si tard, compagnons de la Marjolaine, qu'est-ce qui passe ici si tard, gais, gais, sur le gué.. .? »Reprenons en choeur.


Terres d'élections, Isabelle Dormion, 29 mars 2004

Un groupuscule de jeunes sciences-politicologues -l'un d'eux encore au biberon, à peine dix-huit ans, fins cheveux de poussin dressés sur le crâne en signe absolu d'affranchissement (un inconditionnel? de quelle cause?)- cogite, tyrano-napoléonien, l'assaut de l'avion retardé à Roissy T. 3, version cheap. Toujours ensemble, ils franchissent les murailles de Théodore, prennent Sainte-Sophie, s'emparent de Süleymaniyé Camii et des splendeurs ottomanes, reprennent souffle, s'abreuvent aux fontaines, se rafraîchissent aux cuves de porphyre, se mirent aux bassins de marbre usé, prennent le Bosphore et la Corne d'Or, revisitent Pierre Loti en photo, all incluse, assaillent les rues et les places aux heures ensoleillées du jour jusqu'à la soirée plus douce, repèrent, des masses, les chiffres, et de tout bois font feu de joie. Ils ont cette assurance conférée aux élites par l'impitoyable prépa tueuse, sélective, présompteuse, élective. Ce sont nos futurs dirigeants éligibles en pouponnière, et l'un d'eux m'offre magnanime, son gracieux plateau repas sous cellophane. Stoïque, il digère Tocqueville et autre Niezstche, recrachant les noyaux durs et les pépins avant l'atterrissage.
Appel lointain du muezzin sur la piste, tous moteurs éteints, les aiguilleurs du ciel généralement ensommeillés.

Plus tard, ils se gavent de pâtisseries aux pistaches, de tendres loukoums, ils s'emplissent le ventre de jus de mandarine, de nectar de cerise, de thé brûlant à la cardamone, certains, dyspeptiques, déjà embarrassés de contradictions insolubles, aspirent les eaux ferrugineuses à la paille, ils fument les yeux ivres d'un espoir raffermi au Grand Bazar les premières vapeurs des narguilés d'ailleurs, vagues senteurs de pommes, de fraise et d'abricot confit.
Dans la hâte, toute forfaitaire, pas de sourates.
Les dieux pour eux sont toujours prescrits.
Ils cavalent en ville, mini-jacobins iconoclastes coursant jusqu'à l'hypostyle l'ombre des Jacobites.

Le plus jeune au retour, cheveux au vent du jour, me dit, goguenard et fervent, «demain, (s'il le faut) j'irai à Damas voir ce qui s'y passe!» Jérusalem, non? Les murs? Lamentations? Le Mur. Gaza? Et pas à la forteresse d'Alep?
Les camions, les hauts parleurs hurlent, portent l'effigie immense de Zeymel Yilmaz, candidat aux municipales.
Devant l'Université, le corps des Janissaires-CRS, le torse moulé dans une cuirasse de plastique articulée, protège la foule en marche. Plusieurs ont un regard.
Taux d'abstention? Manifestations pro-palestiniennes? Participation? Statistiques! Sciences-Po. Réalité fourvoyée puis échappée.
Non, déjeuners en famille sur les rives du Bosphore, petites rondes autour des braises, après le vieux pont de Galata.
Heures d'été, ici et ailleurs, les peuples d'Istambul et de France ont parlé. Les urnes se remplissent aussi vers la mer Noire, dans le va-et-vient, toute affaire cessante, des ferries pris d'assaut vers l' île...


Beni soit, beni fut Benasayag, Isabelle Dormion, 31 mars 2004

Ce matin, alors que le curseur du poste de radio n'avait pas bougé d'un iota, j'ai pensé quelques secondes écouter «Radio-Courtoisie», la radio des gens courtois. Non, j'étais bien sur France-Culture Matin-malin, la radio des gens se croyant cultivés, tendance agrégative lourde, il était l'heure de partir; la journée s'annonçait ensoleillée malgré la déconvenue auditrice. Poussant à gauche l'index, je parvins à atteindre, en enfilant la manche gauche de mon manteau, quelques instants captatifs de TSF et ses merveilleuses archives, puis je revins à cette voix, non-identifiée, non reconnaissable, non audible, non recevable. Surdité réactive, les esgourdes ahuries. Il s'agissait de Geneviève Fraisse, parlant d'une voix maniérée de je ne sais quoi, qui ne parvint pas, malgré la surprise et la fraîcheur de la nouveauté, à franchir ni l'écorce ni le cortex.

Cette dame est nouvellement promue à la place de quelqu'un qui justifiait quotidiennement les départs tardifs sur la corde raide; café avalé brûlant, il permettait de courir en dérapages contrôlés et d'arriver à l'heure au turbin, où la grande horloge sévère attendait les Neuf coups. Deux secondes, la prise homéopathique de Benasayag suffisait donc pour partir d'un coeur vaillant dans les embarras de la journée.

Cette dame, donc, sans aucune vergogne, non contente de prendre un créneau horaire de quelqu'un qui s'est fait adleriser abruptement, pense naïvement que les auditeurs vont avaler la pâtée qu'elle nous sert, qu'on nous refourgue mine de rien, la plâtrée, ce brouet lourdingue servi après la chicorée et le plum-pudding.

Benasayag a (avait?) cette façon de parler distinguée entre toutes, une liberté de ton arrachée, une voix survivant à la prison, à la dictature, survivant au cursus psychanalytique, dépassant les discours et débats philosophiques, une voix gagnée dans l'érudition dépassée, une voix vivante, vraie, partiale, partielle, subjective, il a surtout le don de mettre les pieds dans le plat, de cracher avec une jubilation désinvolte dans la soupe, ce brouet, cette pitance défraichie qu'on prétend nous servir dès aujourd'hui et dont nous ne voulons pas. C'est dire que nous irons plutot écouter le jazz à côté, quelques millimètres plus à gauche, léger mouvement de l'ongle qui n' hésitera pas une seconde.

Avant d'encaper la matinée, une heure moins cinq plus tôt, il y a aussi Slama, il a raison sur tout, il utilise les armes de ses adversaires politiques avec une maestria qui n'honore que sa haute technicité, son professionnalisme lisse. Slama est la haute courtoisie incarnée. Il est civil, citoyen, exhaustif, précis, documenté, assommant. Il peut aborder tous les sujets, pour, contre, débat, synthèse, d'un côté ceci, de l'autre cela, débat, analyse, synthèse, petit tour à droite, virevolte à gauche, salutations, dialectique, pincemi, pince-moi, petits sauts sur place, entrechats, double crochets de la droite, il allie l'art de la réthorique, celui de la boxe et du menuet poli au brouhaha de la grosse-caisse fanfaronnante d'un quatorze juillet éternellement quotidien, lancinant, civique et national, à perpète. Pas un poil ne dépasse de sa pensée libérale rasée de frais.
Après le journal de huit heures, en laçant les souliers cirés et brillants de mille feux, il y a aussi Adler, l'autre, avec un gilet professoral, il a raison sur tout, il utilise tout, tout, tout ce qu'on peut savoir sur n'importe, n'importe, n'importe quel sujet. Chicac l'adore. Moi, je préfère Monsieur X., celui qui ne porte ni gilet, ni gousset, un mystérieux à grosse voix souvent anachronique, un Galabru radiophonique du mystère non élucidable, un «signé Furax» de l'incompréhensible enfin dévoilé, un X. qui n'a même pas l'ombre d'une moustache ni d'un glabre visage le samedi sur France-Inter. Adler, lui, est le porte-voix du bon sens incarné. Affirmatif. Il a une pensée visible, repérable et digestive même de bon matin. N'importe qui peut l'écouter en mangeant des biscottes de régime bruyamment. Il est d'une bonne foi sans faille. On peut l'entendre sans appareil auditif. Même les sexagénaires sourds l'écoutent et beaucoup l'entendent. Jamais pris de court. Explicite. C'est l'Encyclopedia Universalis pour toutes les oreilles ménagères, à domicile, le VRP reader-digest que toutes espèrent un jour accrocher à leur porte-manteau dans l'entrée, le messager joyeux et dissert de la dégoise géopolitique vulgarisée, on s'épargne ainsi le bachotage, le feuilleton des mille et un volumes de la bibliothèque Melville, sise en face du Mac-Do.


Critiques très justes et très injustes, Isabelle Dormion, 6 avril 2004

Après l'heure de l'inspecteur Derrick, on trouve ce jour sur l'écran post-méridien l'Assemblée Nationale surexposée. Vote de confiance au nouveau-vieux Gouvernement. Il y là, le menton dans les mains, mèches lissées, l'aréopage des politiques en nouveaux costumes, d'une nouvelle étoffe, à la fois plus brillante, plus légère et qui semble plus souple sur l'échine, comme un stretch politique sur mesures, de la tenue aux coudes et qui suit les pliures et les agenouillements, les soumissions et les insubordinations érigées. Certains costumes sont d'un bleu-nuit profond, d'autres en camaïeux de vert-bronze, vert-dur et vert-amande tendre-prometteuse-et-printannière.

Vers les tribunes, une classe de jeunes enfants de primaire ou sixième précoce et méritante, écoutent Jacques Barrot sans piper mot, attentifs, sombres, les yeux fixes, comme hypnoptisés par l'ennui, à moins qu'ils ne dorment tout éveillés, drogués par la solemnité ronronnante des institutions. Un professeur frisé à l'allure sport les tient en mains comme le berger des alpages ses jeunes ovins contre les fureurs du loup, la Bête politique tapie, vile, dans l'ombre. «Ce n'est pas aux vieux singes qu'on apprend à faire des grimaces» semble dire l'instituteur haut perché, «oyez, enfants, laissez-vous bercer par ces paroles enchanteresses, oyez, enfants et dormez ensemble dans l'innocence».

Quand on voit Santini, on pense à Martini, puis à Dubo-Dubon-Dubonnet, la réclame ancienne du métro, l'antienne bonnet blanc et blanc bonnet.
Celui qui ne tient pas les rênes, c'est le président. Debré. Attention bienveillante, flottante et neutre, frôlant la négligence aujourd'hui bonasse et permettant la mauvaise tenue des impétrants. J'ai relevé la liste des vénielles infractions, tant le fond des débats rejoignit l'ennui dans le puits insondable des mensonges. La liste des longues fautes et des lourdes peines exigerait pour ce procès une patience bénédictine pour une cause perdue d'avance, la France et son honneur, pourquoi pas sa grandeur? Quand on a vu deux secondes un ministre dépoitraillé, chemise ouverte devant Karl Zéro, accepté ce vocabulaire débraillé de jeune branleur, on frémit. Ces vieux accommodements démagogiques avec l'air du temps! On en vient à regretter le voussoiement imposé par Philippe de Gaulle, en voie de désuétude, à ses interlocuteurs.

Mille fois on entendit le poids, colossal, la lourdeur d'une dette française. Après le déjeuner, ces chiffres pharaoniques rendent la digestion difficile. Des millards. Cent?
- Une femme en rose, deuxième porcelaine à la gauche de Soissons, égalisait l'ongle de son pouce à l'aide de ses incisives, visibles à la caméra.
- Pourquoi Mamère, qui porte toujours une moustache drue et franche comme celle des Dupond et Dupont, ne porte-t-il pas, lui aussi, un costume vert-printannier en shantung et new-stretch lui aussi Armani?
- Perben tenta, d'ennui et d'irritation mélangés, de plaquer ses crans sur le crâne, il échoua par deux fois tant les crans ont la vie dure.
- Raffarin, portant un costume gris-bleu essayait des yeux sans expression, non pas suspendus, (mais cybernétiques?*), avec beaucoup de blanc, trop, il testait le non-regard, la non-pupille, la réfraction de l'être, le repli ontologique dans l'installation plénière. On lit sur les lèvres. Yeux d'un gris acier avant la tempête. Pas la placidité poitevine qui fait les choux gras, terriens, de la communicabilité rue Saint Dominique, plutôt une sorte de rage persifleuse, une rage tueuse mais différée.
- Emmanuelli dit avec les lèvres, à propos de JacquesBarrot «Il emploie de ces mots!» Chemise bleu-roi, cravate à sortir.
- Barrot utilisa la métaphore de l'équipe sportive, avec de petites mains qui ne pourraient tenir le ballon ni même la balle du chien. Qu'il se cantonne donc au rosaire, trois douzaines de pater pour les mensonges, autant pour les omisssions, autant pour l'hypocrisie, les marches de la tribune sur les genoux en sang, si Dieu, en sa mansuétude, en son aveuglement, non, en sa bonté oublieuse, ce qui étonnerait de si haut lieu, se fourvoyait, en pleine semaine sainte, avec l'UMP.
- Une dame machouillait donc du chewing-gum au vu et au su de tous, y compris des citoyens simples télé-spectateurs. C'est répugnant, ce mouvement incessant des deux mandibules en Chambre. Quand le destin de la France se joue, cérémonial, on ne machouille pas ainsi de la gomme élastique sur cette scène rigide de la destinée française.
- Une autre, dans cette atmosphère non-paritaire, était habillée de gris muraille, je ne sais pas qui est cette ombre discrète, qui semblait, déjà presque veuve, accompager un mari quelconque à quelque sortie conviviale non dénuée de sournois traquenards et de moultes chausse-trappes, derrière les ors et le velours frappé purpurin.
- Un communiste utilisa l'expression «Medefland» qui tomba dans le vide des ouïes anesthésiées et des somnolences vengeresses de haute digestion.
- Les huissiers assermentés portaient de haut en bas des petits billets cachetés de gauche à droite, ballet soigné de Marivaux, amours alliances, trahisons, unions et désunions furtives et provisoires.**
- Il est un Provisoire qui dure, un censeur qui semble adhérer à l'air du temps, malgré la pente rude.

*(cybernétique) ­ du grec kubernetikê, dans ce sens, gouverner, (des yeux de gouvernance)
sciences cybernétiques: ensemble des théories de la communication (asservissement ­ commande ­information ­ rétroaction - signal ­ système)
**Relu dans le Mercure de France (1744) dédiée au roi, une dissertation, «Discours si les lois peuvent changer» : «c'est ce droit des gens, c'est ce grand mobile de la vie politique, qui forme le modèle de la société», discours très conservateur d'un avocat en forêt, signant simplement : DD.


Toutes têtes de turques tues, toutes hittites têtues, Isabelle Dormion, 13 avril 2004

Sur les berges du Bosphore on peut noter d'année en année un plus grand nombre de jeunes filles et de femmes voilées. Les familles, contrairement à ce qui pouvait être évoqué là, ne sont pas toutes assemblées autour de tables, la plupart s'affairent, posent et retournent sur les cendres rougies des petites brochettes d'agneau et d'oignons, accroupies ou assises en tailleur à même le sol. Au milieu, une nappe. Ces femmes, dont quiconque ne peut prétendre édicter les us et les coutumes, au nom de l'excellence et du progrès, semblent calmes. Ni cris, ni larmes, ni plaintes, pas de réprobation, pas de fouet, pas de viols, aucun égorgement en vue, sauf celui d'un coq sacrifié. Seules quelques-unes rappellent l'enfant qui s'éloigne du groupe vers l'eau. Quelques hommes se promènent par deux ou trois, s'exercent au tir sur une ligne de baudruches de toutes les couleurs de l'arc en ciel. Devant, l'eau vaste. Un grand bateau échoué et rouillé. Derrière eux, la forteresse, recouverte d'une gigantesque affiche de candidat. C'est là et c'est ailleurs. Cette femme, c'est moi, je reconnais. Celle-là, habillée de rouge, la tête couverte d'un léger foulard flamboyant, c'est moi. Personne, de bonne foi, ne pourrait nous différencier l'une de l'autre, hormis le prophète lui-même, Dieu ait son âme! Elle semble obéir à la seule loi qui lui soit édictée, l'ordre du jour et sa nécessité.

Quand s'énonce et s'érige l'insoumission, certains de nos hommes derrière les voilages se cachent pour sourire dans l'entourage, après l'armagnac, la poire, le cointreau ou le calvados. Mais que voulez-vous enfin attendre du jour lent qui passe? Ce que je veux, dit-elle, pour ce que j'en dis! Le jour lent! Et rassemblant dans le tablier les pissenlits à donner au lapin, je vais, boitillant le long de la grand-route, rapide comme l'éclair, cueillir au hasard des floraisons ce qui vient dans la main en triant le bon du mauvais, jetant à tous vents l'ivraie et parfois l'ivresse.

La petite fille, longue et sage figure, dit, le jour de Pâques, ces paroles : «Tu sais, j'ai maintenant trois poules. Pour accéder directement aux cabanes, on a du retirer tout le grillage autour. Il n'y a plus que la porte à ouvrir. Pour l'instant, elles pondent un peu, elles vont s'y mettre après. Il faudrait que je sois là pour les semis, (la terre n'attend pas)». En voilà une qui sait ce qu'elle veut. Giono est là sur l'étagère, édition des gais labours après la guerre, relégué à côté des poètes belges dans un poussiéreux purgatoire. On lui montre Cuba, elle dit : Oh, ça! Tout ça peut attendre! (cet exotisme îlien, ces pacotilles, ces paroxysmes, ces rythmes, ce frénétique, ces étonnants voyageurs d'un monde étrange qui nous échappe! on en reparlera!). Longue et sage figure, elle en a pris de la graine.

C'est curieux, chez Giono, cette façon lyrique d'utiliser des adjectifs en substantif venant du coeur, du profond de l'aorte, ça me dérange, ce plat, ce large, tout ce vaste qui insiste, ce gras coronarien, qui persiste et signe en créant chez le lecteur une résistance puritaine. Pourtant relu d'une seule traite «Le moulin de Pologne», pas une once de psychologie, des caractères coupés à la hache, d'autres à la hallebarde, la litanie des malheurs et le combat contre l'ange.

J'ai détesté le petit court-métrage des Deschamp, costume Deschiens, les pieds, chaussettes et sandales, sous la table, boudin brûlé et purée dans la poêle sur la table, reste de fécule aux commissures des lèvres, avant le beau film «Les choristes», la purée en grumeaux , rancune taiseuse, comme un cochon méchant et sempiternel qu'on saigne ad vitam en chapelet de boudins faux-populaires, une litanie mesquine, c'est bassement ressassé, c'est mauvais. Ce sont les mêmes qui font des interviews chicos dans des lofts zen et se réclament de J. Tati, ce côté, moi aussi j'adôre le peuple, il me le rend bien, ce côté là, le troisième degré de la vilenie intellectualisée, je n'aime pas du tout. On ne peut s'empêcher de sourire en douce et cette connivence de dessous de toile cirée est une belle saloperie. On repense aux loges de concierges photographiées pendant des années par Michèle Vigne, l'esprit allègre, modeste et généreux des loges de concierges, bien loin de la récupération d'«Amélie Poulain», ce bric-à-brac de choses peintes, mortes et resservies vernies, dînettes en Sèvres ébréchées qui datent, sulfures et tableautins de tapisseries patientes au point de croix gammée, trophées de cerfs accablés à l'encolure, pelles à tarte ouvragées en béton armé et pomberie-zinguerie, Banania et cassonades, sucre candi et mignonettes, pulls jacquards et point de riz, Duralex et chromos larmoyants, rien des Deschamps n'est Duchamp, rien n'est poétique, c'est le catalogue des fausses sentimentalités, le répertoire accumulé des greniers bourgeois revendus aux surenchères.

On voit dans les encoignures de train, ligne C du RER, des femmes aux mains talquées, comment font-elles? c'est un mystère, un crochet à la main, qui achèvent des petits napperons ronds de dentelles immaculées et je défends à quiconque de ricaner. Que les plus insoumises d'entre nous se lèvent et que de leurs oeuvres bâties en dur et définitif, elles viennent plaider et défendre une cause choisie au hasard. Qu'une seule se lève et dise, voilà, j'ai fait ça, j'ai monté pierre par pierrre le mur de ma maison au Fort d'Ivry, j'ai planté tout ça, j'ai cousu vingt mètres de rideaux en cretonne fleurie, voilà, j'ai parcouru plus de mille kilomètres en Mobylette et j'ai aidé ma soeur qui élève seule tous les enfants qui restent, voilà pour toi de quoi planter les haricots et les fèves dans le carré, j'ai du prendre tout le monde là-haut, je n'allais quand même pas pas la laisser comme ça, on aurait eu l'air de quoi?

A l'heure où la Turquie devrait rejoindre l'Europe, on voit sur le pont d'une rive à l'autre, d'étranges va-et-vient d'un âge au nôtre. On voit des portefaix torse nu porter des poids considérables, louant leur dos et leur force, le diable existe, la brouette aussi, un simple caddy, que sais-je, mais pas le dos, pas les lombaires et les cervicales forcenées, pas ces corps déformés, suppliciés, pas ce Mont des Oliviers habituel, pas encore et toujours l'esclavage, ce meurtre lent, toujours le même, à l'heure, la nôtre, européenne, civilisée et toujours barbare.


Les yeux ouverts, Isabelle Dormion, 26 avril 2004

Dans un petit bois fleurant bon le muguet du premier mai, fête des travailleurs, deux hommes vivent tapis dans une tente, tenue propre, gardée au sec par un appareillage de feuilles en plastique habilement tendues sous un arbre qui soutient et protège l'habitacle. Chercher du travail est rendu difficile. Pas d'eau à proximité, à part l'eau de pluie, qui parfois se faufile le long des piquets de la fragile structure. Le temps d'arriver là-bas, à six kilomètres des premières habitations, les habits sont souillés par la terre, l'herbe mouillée, le trajet nécessairement buissonnier. Pas de présentation nickel, pas d'embauche. «Les aleas de la vie», dit l'un, sans insister, «ne pas baisser les bras» c'est tout. Au cimetière, les deux hommes peuvent tirer de l'eau au robinet municipal. Le gardien ferme les yeux.

Dans un village du Maine et Loire, les Tziganes ont été raflés et envoyés à la mort. Un homme se souvient. Il parle. Il s'appelle Shultz. Il voit encore par les chemins creux les gens du village qui n'ont rien fait, rien dit? Ils n'on rien vu? Chez moi, à la porte, une petite plaque métallique garde le nom de Shultz. Nous l'avons l'aissée. Cet homme a brûlé tous ses meubles avant d'être expulsé. La terre réfractaire protégeant l'intérieur du conduit de la cheminée s'est fendue. Des marques laissées au plafond laissent penser qu'il a cogné le manche d'un balai pour communiquer avec les voisins du dessus. Le bruit, la rage, on ne sait pas. Personne ne dit rien. On n'en saura pas plus.

Avenue d'Ivry, les fleurs de marronnier sont toutes tombées dimanche. Une rafale de vent les emporte dans un bruissement, une petite cavalcade au sol. Chaque pétale pivote et tournoie, l'épithélium translucide de chaque fleur, tout le long du trottoir jusqu'aux ateliers Panhard, reflète la lumièe rasante, toutes en s'envolant au ras du bitume frôlent le mendiant, ce bonze statique et son bol de métal où plonge son visage. A-t-il seulement, à disposition, deux yeux? N'ai-je pas plutôt rêvé cette scène avant de rentrer?


Images proches d'ailleurs, Isabelle Dormion, 3 mai 2004

En surajoutant un filtre à l'objectif, le ciel aurait pu être bleu. Les banderolles de drapeaux accrochées aux réverbères de forme stylisée ne se détachent donc que sur un ciel blanc gris.

Cette couleur mi chair mi poisson est le fond, (l'Europe unifiée de la couleur? Idiot!), de toutes les images. Similitude et identité. L'immeuble en arrière-plan est la copie conforme d'une construction de Vitry-l'Horloge, si l'on excepte, au second plan, un joueur de luth aveugle, qui ne porte pas de lunettes noires. On voit donc le regard absent, les orbites évidées. Sans cesser de jouer, marquant un quart de seconde le soupir entre les versets scandés, il sort un billet de plusieurs millions pour faire l'appoint et reprend la mélopée d'une voix forte, sans micro. Derrière ses épaules, un jeune homme très beau, attentif, tient le tiroir-caisse, protège les cassettes, jette un oeil à droite et à gauche, sans insistance mais non plus sans rien laisser passer. C'est un métier pas de chez nous. Gardien d'aveugle musicien. A ce propos, j'avais lu que Ray Charles, à ses débuts, avait été payé de sa prestation par des boîtes de corned beef que sa cécité l'avait empêché d'ouvrir. Il n'est pas non plus mort de faim mais il va très mal et on s'étonne qu'il soit encore vivant, comme on apprend qu'un italien demi-mondain, était l'amant, quelques mois, de Greta Garbo. Les époques dépassées. Accompagnateur d'aveugle, voilà donc un métier comme on en voit peu chez nous, en Europe sauf dans le secteur social. C'est la frontière qui signe l'époque. Au moment où toutes les maisons de production ferment leur rideau, où l'industrie de la musique périclite définitivement, où les stars voient leur carrière précarisée, où les maisons d'édition s'éteignent les unes après les autres, il est possible d'envisager un juste retour, sans régression, le recours à l'instrumental, le retour à la simplicité de la parole, au chant dénudé, a capella. Sur le ciel blanc se dessine l'instrument, le manche, l'homme a la jambe droite passée sur le genou gauche qui bloque avec le coude la forme arrondie. Quel temps faisait-il? On demande ça. Le temps idéal chez les autres. Pluvieux, doux, le quotidien est partout. Beau, ce jour, avec ciel pâle.

On ne choisit pas toujours les couleurs de l'exotisme. A droite, des vendeurs de pistaches et fruits secs, figues en chapelet, pralines. De l'autre côté, un homme vêtu de sombre tourne la tête en marchant vers l'objectif. Un autre porte un jean. Trois femmes viennent de déposer une obole dans la caisse de carton fendue, deux d'entre elles portent un foulard, la plus jeune a les cheveux libres. Elles se dirigent vers la passerelle en compagnie d'un homme en parka.

Sur une autre photo, le sacrifice d'un coq à l'entrée d'une mosquée. Circoncision. L'enfant porte une marque sanglante sur le front. Sur la photo, il détourne la tête, il est fort, une tête carrée; le père a du mal à la maintenir dans ses bras. Les parents sont fiers. Ils écrivent l'adresse sur un morceau de papier.

Deux filles très jeunes, les épaules entourées par les bras du garçon qui les accompagne, tiennent une fleur rouge à la main. Jean, blouson comme ailleurs. Derrière, un autre homme marche en tenant les mains derrière le dos. C'est un grand frère, un ami. La nuque est fraîchement coiffée, la ligne dégageant les oreilles est très nette. Le ciel est blanc et quelques branches dépassant du mur qu'ils longent ne portent pas encore de feuilles. Devant eux, au dernier plan, au niveau d'un petit édicule avec un toit tarabiscoté, un autre homme en costume crème marche, lui aussi avec les mains derrière le dos. C'est une coutume chez ces gens-là, semble-t-il.

Devant une caisse de poisson «Austevali», personne ne se presse. Tous tournent le dos, accroupis, mangeant des brochettes. Et c'est là que je remarque une échoppe ambulante, aux parois de verre, transportant des énormes bocaux de légumes confits dans le vinaigre, des cornichons aussi gros que des petits concombres rampants, les fleurs de choux-fleurs, les petits oignons, et ces poivrons rouges, verts et jaunes. Le ciel est là aussi derrière le vendeur portant un gilet brodé, il laisse à désirer.


Voix singulières, Isabelle Dormion, 10 mai 2004

Valérie Lemercier refuse que son spectacle d'humour soit filmé. C'est comme si je couchais avec mon père devant ma mère tient-elle à préciser. C'est obscène. Voilà une personne qui ne plaisante pas du tout avec le sens des mots, quand bien même ce serait un métier, une source de revenus domestiques, ce serait une profession, la rigolade verbale, ces jeux et ces rires, cette provocation, cette plaisanterie poétique, ce funambulisme précaire sur la corde raide. Comprendre les paradoxes de cette artiste, montrer et démontrer sans soulever l'ourlet de sa jupe, c'est une gageure à l'heure actuelle. Dire que c'est un métier, ce serait oublier que dans l'apprentissage puis dans le bel ouvrage réalisé, cet artisanat d'art, il y aurait un honneur de compagnonnage, d'ouvrière aux mains propres, dans lequel nous pouvons saluer au passage la rareté du propos, l'intransigeance de la position, sur le fil du rasoir. «Non, pas ça!». Pas ce dévoiement hors scène, ce DVD superflu, ce blé à se faire sur le dos de l'artiste, cette exploitation hors propos de l'exploit drôlatique. C'est un métier difficile que de faire rire les gens à bon escient, en bonne intelligence, sans viser trop bas. Valérie Lemercier n'est pas dans la bimbeloterie, elle ne fait pas dans le colifichet, c'est dans le show-biz assez marginal, c'est une curiosité assez insolite pour qu'en soient repérées et l'enseigne et l'enseignement et la mercerie, établie à son propre compte, contradictoire, très privée et ouvertement publique. Nous la souhaitons définitivement dentellière.

Dans l'acte, la parole et la culture, c'est le geste qui prévaut. Ici, ce matin, c'est la geste qui prime. Il s'agit de Maurice Imbert interrogé sur France-Culture, qui très jeune, accompagna le navire du général de Gaulle. La responsable de l'émission, dont le métier est pléthoriquement verbal, tient à faire parler, d'abondance, puisqu'elle réalise une émission horlogère, un héros dont le verbe est par essence économe, pudique, voire raréfié. Je fais donc l'épargne du propos édifiant, remarquable, pour arriver à la conclusion, la rareté de l'acte résistant. Au moment de délivrer le message aux nouvelles générations, la voix de cet homme -qui a préparé le débarquement hors tintamarre, sans tambours et sans trompettes, hors commémoration, dans la solitude d'un acte rendu nécessaire par la situation internationale, qui est resté à Londres, qui a laissé repartir l'ambassadeur et son personnel en France, qui a préparé la désinformation radiophonique à l'adresse des Allemands, qui a réussi à tromper leur vigilance, qui les a abusés en faisant croire que l'émission se faisait de Fécamp, cettte résistance solitaire, précoce, solidaire, anticipatrice, géniale et nécessaire­ la voix se brise dans l'émotion. Si la radio sert à quelque chose, c'est à ça. On entend très bien ce qu'il ne peut pas dire. La voix se tait. Il ne peut plus dire un mot de plus. On écoute ça. Non que le relais ne soit pas assuré, il est étonnant de voir lorsque les circonstances tragiques l'exigent des personnalités que rien n'avait prédestinées ni préparées à l'héroïsme, sortir du rang, se dresser seules contre la bêtise ou l'injustice, la cruauté, le terrorisme, les menaces de totalitarisme ou d'invasion pour mener une action silencieuse, discrète, flamboyante, muette, je dirais presque aphone, dans la violence, l'éclat métallique de l'insoumission, dans la solitude de contradictions réglées sans témoin, et dans l'action, faire, écrire l'histoire. Les commentaires, les analyses, les gloses et les exégèses, viennent après coup raconter l'histoire et la glorifier jusqu'à la légende et le mythe. Au moment où l'histoire se crée, l'acte nécessaire et vital met en oeuvre jours après jours, à la minute près, avec une précision modeste qui anticipe, régule, force, contrarie, contrôle et canalise l'événement que d'autres éclairereront jusqu'à l'illumination des feux d'artifice et bien après les festivités populaires de la gloire.


Epigramme, Isabelle Dormion, 24 mai 2004, 18h19

Dépasse les roches, ces arbres, ce sont les vergers qui bruissent , tu vois de ce côté l'ombre allongée de Demeter et voici déjà les cerisiers chargés de jeunes fruits. Pourquoi hésites-tu? De la main gauche, prends l'écorce et emplis-la de cerises. Ce n'est pas moi, tu t'en doutes, qui pourrai dans la seule traversée, te rafraîchir. Nous avons dû gravir au soleil méridien les terrasses de l'esclepeion.

Philomel de Kos (IV. 3)


L'esprit de chapelle, Isabelle Dormion, 1er juin 2004

Quel mouvement perpétuel pousse à Paris les uns vers les autres et les uns contre les autres? L'esprit de chapelle. Si l'on appartient à l'une, on ne peut appartenir à l'autre. Les codes de l'une ne sont pas les clefs de l'autre porte. Adhésions, adhérences, cooptations, collusions, exclusions, préséances, prestige, bouderies, castes honorifiques. Croisant un jeune littérateur susceptible de créer une jeune revue bourrée de talents et d'ambitions, la question ne se pose même pas si je veux ou si je devrais en être. La fuite ou le silence en ce cas précis, seul recours possible et souhaitable.

Quelle nécessité peut pousser une dame à acquérir une chapelle romane, près de Cézas, à la restaurer, à redresser les murs, la réhabiliter pierre par pierre, en offrir le choeur dénudé et désacralisé à des profanes? L'esprit de chapelle. Le lieu calme, dans un lieu très beau, retiré de tout, incite, avec ses dépendances conventuelles, à la méditation, au repos, au travail monacal de longue haleine, loin des soubresauts interactifs, excitants, nerveux, trop artificiels.

A l'espace Carpeaux de Courbevoie, s'est tenue, samedi et dimanche derniers, une rencontre internationale de guitaristes, assemblés là par un même amour de la guitare. Quelque chose s'entendait, au delà des murs et des divergences babéliennes, quelques harmoniques venues des âges et de la lyre, le chant, lent et obstiné des songes nocturnes d'Orphée, né de notre délire, pas loin de l'île de la Jatte.

Des jeunes d'ailleurs, en cours dominical de réinsertion appliquée dans un club de sport, proche d'un bras mort de la Seine, proche en élégance de Neuilly l'arrogante, embrochaient des pièces de viande et les faisaient griller sous l'oeil attentif d'un Espagnol sévère. Ils nous en offrirent sans histoire dans une feuille métallique.


Abaissement du seuil de tolérance, Isabelle Dormion, 9 juin 2004

Souvent très urbaine et glacée, on peut penser que je suis gentille. Je ne fais que manifester une exquise politesse qui cache un certain détachement.
Ce matin, une créole traditionnelle dans un salon d'attente s'assied à côté de moi. Le siège mitoyen est occupé par une femme au faciès chirurgical flou et baveux, lèvres gonflées et retombées, un massacre de l'esthétique. La créole traditionnelle ne porte pas, comme les autres, des sandales ergonomiques de type teuton, semelles incurvées en forme de barcasses en liège, radeau de la méduse du pied pédicuré, mais des chaussures pointues à talons hauts, lanières enserrant les chevilles. Elle bat la mesure de son humeur matinale sur mon barreau de chaise. Je lis les critiques de Baudelaire sur L'Hernani d'Hugo, qui reste jusqu'à ce jour un excellent régulateur du seuil de tolérance. La créole sort un vernis à ongle orange et sous mes narines révulsées, se laque les ongles, bat la mesure d'une humeur séparatiste allant crescendo dans le tempo. A l'accoutumée je n'ai aucun grief contre les minorités opprimées. Là, si. J'imagine de lier aux larges anneaux d'oreilles une longue et fine ficelle de nylon, de faire tournoyer au dessus de ma tête lasse la patiente créole en dermatologie et par l'effet de la force centrifuge, l'envoyer vers les toits de l'église intégriste voisine, où le curé en soutane verdâtre lui administrerait les derniers sacrements en latin exclusif.

Sur les plages normandes, Chirac, très poli a parfaitement accueilli notre hôte américain, le président Bush. C'est un exemple du haut degré où notre civilisation plafonne. Il faudrait enfin le conditionner dans une grande Performatrice Progressive linguistique, une sorte de caissson culturel, de telle sorte que par l'effet cumulatif de mots nouveaux d'un vocabulaire élargi nuancé et enrichi, il voie par un effet secondaire miraculeux son champ de l'intellect renouvelé.

Il faut supporter les élections européennes. Pour quoi voter? On voit même un parti royaliste en blazer effrayant, sur fond sonore de kermesse, on voit mettre en terre à l'heure du déjeuner le petit coeur racorni du petit roi mort de tuberculose, orphelin, le pauvre, ce coeur ressemble à une escalope panée cheap formolisée.

On doit supporter les premiers homosexuels mariés, on ne juge pas, on reste serein, en toute équanimité, et au moment même où on s'apprête à applaudir enfin le progrès social, on surprend les deux mecs, dont l'un en costard blanc crémière, se rouler une large pelle télévisuelle avec bi-intromission linguale apparente, on voit Mamère pleurnicher et ça non, non, non et non, c'est insupportable et grotesque.


Fane club, Isabelle Dormion, 14 juin 2004

Le repos dominical ne va pas toujours sans quelques glissements sémantiques. Alors que les Européennes vont leur train d'enfer, les trottoirs de l'avenue d'Ivry ne désemplissent pas une seule seconde. Cabas et filets, voitures diplomatiques, camionnettes belgo-frontalières, autocars suisses, estafettes luxembourgeoises, tout le monde vient s'approvisionner en riz par centaines de kilos, en durians et litchees, en raies, palourdes, espadons importés, crevettes séchées, pinces de crabes congelées, poissons-épées, poivres variés, piments ultra-hot, sauces-diables et gambas par quintaux.

Il ne s'agissait en réalité que de se procurer quelques feuilles rondes à l'ail et au cumin indispensables à la confection des samousas, lorsque je glissai de concert sur des fanes de radis noir et l'écorce vernissée d'un vieux rambutan, là, entre une Philippine sans aigreur qui rattrappa au vol les trois pamplemousses, les sept mandarines gracieuses, et un petit cambodgien émacié qui signala, guttural, le danger aux caisses.

Au portique, une femme blonde cendrée tenant à la main un livre de 272 pages sur la confection des sushis sans peine montra l'imagerie Gründ à la caissière et demanda s'il y avait ça. On voyait nettement la coupe stylisée d'un petit machin chic de quelques centimètres de diamètre, incluant dans une algue lisse incurvée couleur bronze le signe alterné du yin et du yang, le féminin et le masculin, la finitude de l'être et son infinitude, avec un poisson cru en filigrane et la simplicité même de toute chose en sa contingence et sa sublimation possible, en dernier ressort, et sans glutamate, sur une terrasse ombragée avenue Mac-Mahon, accompagné de quelques amis triés au cordeau, d'un petit rosé bio sorti de la toute petite glacière en cèdre du Liban. Derrière elle, un mari suivait, assez grand, pantalon beige pli permanent, pré-chauve internationaliste yéménisant, il hésitait entre l'exaspération, la résignation, l'adultère imminent avec les gens, y compris de service, la fuite pirandellienne rue de la Santé, et la simple expression classiquement conjugale de tout homme pour qui trop c'est too much, compte tenu d'où la voiture était garée en double file et l'extrême-Est lointain de la fourrière la plus proche. «(Aude), ô mon poussin, ôte-toi vite-fait de la caisse», la queue pousse, l'émeute menace, (Aude), souviens-toi de Karachi, du vice-consulat d'ores et déjà en flammes et du trépas où nous faillîmes voir choir notre union (plus que) vénéneuse, et (encore toi, Aude!) ô combien vénale «viens, on se casse, OK!». Aude, forte de sa position rayée bleue et blanc à manchettes mi-longues, pur coton double maintien, col demi-amidonné, alliance en or blanc et rose torsadée, mocassins de pécari blanc, une peccadille Hermès de bateau de ponton péri-arcachonnais. «Et maintenant que vais-je faire de tout ce temps qui sera ma vie?»


Poésie dans le caniveau, Isabelle Dormion, 30 juin 2004

Près de la Place d'Italie, sur le sol souillé, les gens vendent leurs objets pour ramasser en fin de mois quelques billets. Une sculpture en terre crue vernissée montre deux chirurgiens opérant un patient de petite taille et qui plus est sourd de naissance et arabe. Le masque sur le visage les fait ressembler à la famille Simpson. Le vendeur m'assure que c'est son père lui-même là-bas qui a modelé cette oeuvre modeste et nécessaire, louant les grandeurs de la science, où l'on distingue nettement le coeur, de la taille d'un plomb de chasseur, extrait de la poitrine, de la taille d'une cosse de haricot séché. C'est une des premières opérations à coeur ouvert, réalisée par le Professeur Barnard, ça douille. Qui est l'autre? On ne sait pas. Il ressemble à Roger Couderc, un hyperactif, un fêlé du scalpel, un pionnier de la chose coronaire. Et pour ça, cette urgence passéiste, il demande une somme exorbitante. On voit les fils, des petits pointillés, d'une suture en cours au moment de l'intervention, on voit aussi les pansements, et le maître de l'oeuvre, qui n'avait pas de four assez puissant, s'est contenté d'apposer un vernis à ongles rosé acheté à la droguerie voisine. Plus loin, sur la chaussée «les fables d'Esope», une édition ancienne destinée aux enfants, ornée d'excellentes illustrations, à la manière des contes tchèques. Le nom du dessinateur n'apparaît sur aucune des pages. Une seule lettre: I, flanquée de deux points de chaque côté et d'une sorte d'oeil à pouvoir magique égyptien. Le hérisson, juché sur un coq, joue du fifre devant une église à bulbe. Les fourmis viennent de Prague avant de venir de plus loin car «la fourmi d'à présent était autrefois un homme» J'achète l'ouvrage, bien que la dernière page soit déchirée : «Il avait soif de vagabondage pâture» béance.

Le film «Sausade», aucun spectateur hormis moi, montre les joutes musiciennes à Montevideo. Une femme rigole sur un lit, refuse de répondre «ah, l'amour». Tout est dit. Pas de couleur locale, que la pauvreté, la violence, la vie trop rapide d'une ville qui engloutit, d'une ville sans pitié qui sauve de la misère et qui tue les plus faibles.

Le film de Vincent Barré, à la vidéothèque des Beaux-Arts, «Hamer», surprend par son laconisme. Ce n'est pas l'exotisme esthétisant des camions d'un Pakistan fraîchement ripoliné, en interlude. Les successeurs de Jean Rouch ne sont pas précisément là où on les attendrait dans la pénombre désertée. Un autre film de Barré, «fragments d'un paysage», ne dit non plus rien de trop. Parfait. Des chiens, ceux qu'on voit partout quand on voyage à pied, ceux qu'on éloigne le soir à l'approche d'un village. Des murs. La pluie. Des silhouettes passent, des humains, les mêmes, courbés par la tache, fatigués par la vie. Récit par défaut. Il ne raconte pas ce qui s'est passé pendant les trente années qui séparent le premier du dernier voyage. Il ne livre rien, le temps est passé, ce n'est pas un temps révolu, c'est un temps nécessaire pour que les gens et les choses changent ou disparaissent. Cet appel à l'intelligence du spectateur éveille quelque chose. Depuis longtemps je n'avais pas été aussi intéressée, non par l'image, mais par ce que ne disent pas les intervalles sans violence d'un temps réel, trente ans, entre les images. Il faut ce temps, tout ce temps, pour qu'une écriture soit à ce point lisible et si concise. Quelque chose se lit alors instantanément, qui va droit au coeur. Le temps d'un souffle, l'esprit, en quelques secondes d'une ellipse, c'est un style, c'est une exigence esthétique fondée, structurée.


Mon idéal, Isabelle Dormion, 5 juillet 2004

L'émission populaire «c'est mon choix» présentait il y a peu une brochette de jeunes gens, normaux à tous points de vue, c'est-à-dire l'oeil bovin, certains avec casquette, gratifiés de la compagne de leurs rêves. L'équipe de réalisation avait donc, comme l'indique sa fonction, réalisé un rêve en catimini, c'est-à-dire en coulisses, avec des professionnels de la chose rêveuse et de la machinerie onirique. En ignorant, bien entendu, qu'un rêve réalisé est souvent un horrible cauchemar. On a donc vu défiler des jeunes femmes charmantes, normales, dont l'une avec une robe noire et un sourire, dans la vie civile, transformées en clones de Mylène Farmer, Britney Spears, je ne sais quoi encore, se dandinant éhontées avec des perruques pétassières devant leur boyfriend, les yeux brillants et quasi érectiles. L'une, qui avait auparavant, grâce à l'assistance chorégraphique, appris à se déhancher en se mouvant, grâce à l'art de l'effeuillage public, attrapa son boyfriend par la cravate pour l'amener vers d'autres horizons, les rêves eux-mêmes, la piste du studio, en direct, devant des millions de Français, des rêves de boîtes de nuit alcoolisées en province. A l'un, on demanda son idéal secret. C'était, on s'en doute, Fernande en personne, celle de Georges Brassens. On déguisa donc son amie ­j'extrapole- pour réveiller ses rêves secrets, en grosse Fernande. Non, c'était plutôt en Marilyn Monroe, la seule qui avait assez d'humour pour se moquer de la mascarade et en faire un jeu, échappant ainsi à la ressemblance aliénante qui lui était imposée réglementairement.

Restant au plus près de l'idéal promotionnel de tête de gondole, personne, aucun des candidats n'a eu le courage d'avouer son véritable fantasme, voir sa compagne se transformer en véritable Arlette Laguiller, on nous a spolié nos rêves; en soeur Emmanuelle, quêtons pour l'onirisme missionnaire; en Françoise de Panafieu, toujours rolleuse après les élections, voire, plus complexe, plus élaboré, plus transformiste, plus actuel, en Donedieu de Vabre rockerisé, en Ministre de l'intérieur, en Dominique de Villepin, homme de pouvoir épris lui aussi de rêves inacessibles, grandioses, et de poésie, clamant des vers Lamartiniens avec la voix chevrotante d'Yves Bonefoy, à l'extérieur, sur des chaussures à talons aiguille Yves Saint Laurent, très chic. Personne. Un modèle, un seul rêve pour tous, un produit, Britney Spears, alors que Barbara, Juliette Greco, Georges Semprun, Jean Daniel, Bernard-Henry-Levy, Fidel Castro ou la grande Rachel d'antan ont, certains morts déjà, hélas ou presque! quand même plus de talent et un certain charisme non dénué d'une séduction assurée.

Et Moi, quel est mon idéal? Quand on pense à «L'homme qui rétrécit», c'est quand même le moment où l'homme rapetissé tente d'attraper le fromage sur la tapette à souris. Là, c'est un rêve. Quand on pense au «Criminel» d'Orson Wells, c'est un idéal atteint, cinématographique et c'est ainsi que mon quatrième mari a été récupéré à l'aide d'une aiguille de modiste à tête perlée dans les rainures du parquet, c'est ainsi qu'avec mon cinquième, Mon Dieu, le dernier, nous avons gravi l'horloge mécanique de Prague, c'est ainsi que nous avons testé les systèmes de sécurité de Clairvaux, violé au sol les avions du Glam, c'est ainsi qu'il est devenu, pour ressembler à Woody Allen, véritablement mon idéal masculin, nonobstant un goût très idéalisé pour les bedaines peuples, un peu Jean Gabin d'après Michèle Morgan, t'as de beaux yeux, en fait plutôt très Marcel Carné, très Picasso mais un peu néo-rustique avec poutres apparentes, prolétaires, très Malraux de 1939 dans «L'espoir», canailles, fraternelles, marxisantes d'avant Aragon et Leo Ferré; et assez farce, perdant aussi sec, vingt cinq kilos, aussi mince qu'un hareng saur du Boulonnais, méconnaissable, c'était un autre, le dernier je le jure sur le pape.

C'est ainsi que nous avons connu, inconnus et méconnaissables, lui, mince comme un fil, moi anonyme, banalisée, de concert, l'homme qui traversait les temps et les lieux et les airs, il habitait une bibliothèque coranique d'un désert lointain et c'est aussi, tout comme avril au Portugal, idéal.


L'insistant contextuel et le sexuel, Isabelle Dormion, 12 juillet 2004

L'agression dans le RER d'une jeune femme avec jeune enfant dans sa poussette, pré-supposée juive appelle ce manifeste de poche, pliable et rendu pratique sous plastique. Nous serions toutes juives, à plus ou moins long terme, et certaines depuis longtemps si j'en crois mes expériences ahurissantes quand (goy) je portais le nom de mon mari (Juif). Si la condition juive était l'extrême de la condition humaine, est-il besoin d'être juive pour qu'on vous laboure le ventre, qu'on vous viole ou qu'on vous tue? Nenni. On peut être un chien. C'est suffisant. On a vu récemment des petites filles, comme dans les contes de Perrault, une bonne dizaine, disparaître dans la terre, anéantites par des ogres modernes, des types comme les autres, banals comme mon voisin. L'une a été enterrée telle quelle, c'est-à-dire debout. Etait-elle juive? A moins qu'elle ne fût Palestinienne? Ou Turque? Que nenni! Cette jeune femme du RER, dite par les délinquants, la jeune bourgeoise du seizième, n'était donc pas Juive. C'est une erreur d'appréciation non négligeable. C'est une erreur de jugement. Son agression n'est donc pas justifiée par l'antisémitisme. Il s'agit d'une erreur. Excusez-nous, nous pensions que vous étiez juive, du Sentier, de Belleville, de Deauville, et nous ne pouvions pas imaginer que vous ne l'étiez pas,
sinon, pourquoi cet air grave et l'oeil profond, ce je ne sais quoi qui vous élit dans la rame? Un Juif, un mâle, un
homme, il suffirait, diront les agresseur, de lui retirer son habit pour savoir s'il est ou non circoncis. Aussi simple
que ça! Une femme, non. Elle n'est pas circoncise et celle-ci, normale, femme et très jeune mère de famille, bien
habillée, n'était pas non plus excisée. Qu'y avait-il en elle qui la distinguait des voyageurs véhiculés passifs du lieu
de leur domicile au lieu aliénant de leur travail? Distinguée? Distinctif? Signe? Rien qui ne puisse la faire repérer? C'était seulement une femme.

C'est à la fois un signe, une signature et une distinction. Que peut-on entendre quand on est Juive, ou qu'on est
supposée telle? Pour une Juive, vous êtes plutôt bien. Pour une Juive, vous n'êtes pas comme les autres (Juives?)
(femmes Juives?) (femmes?). J'aurais été mieux. Moins bien, juste une peu différente. Ne correspondant pas aux clichés, à ces images véhiculées, ces préjugés négatifs ou positifs, ces épithètes vernaculaires, ces préjugés criminogènes qui font le lit populaire de la barbarie. Une femme? Une chienne! Tuer. Voiler. Lapider.

Dans le contexte actuel où le Parlement élabore une loi sur le racisme, l'homophobie et le sexisme, cette agression
criminelle contre une fille, une jeune femme comme ma propre fille est de toute évidence une agression sexuelle, ne
pouvant être prise en considération, n'appelant la commisération que dans cette particularité additive (femme et qui
plus est juive). Nous voilà à nouveau enfermées dans des particularités communautaristes. Il faut se souvenir récemment
de Pierre-Bloch, sur la TJ, parler en termes guerriers de l'antisémitisme et de l'anti-sionisme. Certes, une nuance s'impose aujourd'hui. On peut manifester avec ferveur contre l'antisémitisme mais retirer toute adhésion à la politique de Sharon. On peut craindre une recrudescence d'actes ignoblement sexiste avant (sans) qu'ils soient antisémites et applaudir aux décisions du Tribunal de la Haye qui recommande la destruction du Mur du malheur qui empêche une femme palestinienne d'avoir de l'eau courante, ce mur de la honte qui oblige, dans la vie quotidienne, des centaines de femmes à des prouesses épuisantes pour maintenir debout leur maison, dans l'hypothèse optimiste où elles aient encore des murs autour de leur famille, dans l'hypothèse optimiste où la famille n'aurait pas déjà été tuée.

Dans le contexte actuel, j'avais témoigné dans une affaire de violences physiques entre deux hommes. La victime avait
été frappée comme un lapin, à la nuque, avait eu de l'autre côté le nez écrasé et je l'avais conduite, en ayant noté tous
les détails topographiques de l'agression, chez un médecin, sans lui adresser la parole. Je ne savais pas qui était
l'agresseur ni l'agressé. Il s'est trouvé que l'un était un Juif riche et l'autre un pauvre Palestinien, c'est-à-dire un
Palestinien pauvre. Ni plus ni moins. Etant en France, dans un état de droit, la violence physique et l'intention de soumettre autrui par la violence ou de vouloir le tuer est un délit. J'ai fait une déposition au millimètre près, sans m'impliquer affectivement, et cette neutralité précise m'a valu cette remarque du Juge: les faits avaient été surinterprétés politiquement avant même que les témoignages ne soient recueillis, de telle sorte de rendre caduque toute vérité déposée. Etais-je Juive? Non.
Palestinienne? Non plus. Au nom de quoi étais-je intervenue? Une passante, ayant le sens de l'observation. J'aurais pu prendre un coup de couteau! pourquoi les autres avaient-ils eu la sagesse de partir? pourquoi étais-je remontée de l'escalier après avoir enregistré la scène? Que d'ennuis!

Dans le contexte actuel, la vérité étant difficile à prouver, reste à démontrer une évidence. Ce crime accompli sur un
trajet familier vendredi est sexuel, sadique, sexué. S'il faut jouer sur les mots et le sens des mots, on va nous trouver là, sur tous les fronts, avec d'autres armes, faisant barrage, y compris par l'absurde, et oeuvrant à rendre aux mots leurs sens précis. C'est à la fois un crime, une interprétation politique et une violence, encore une, au champ symbolique qui régule les échanges humains.

Faut-il rappeler, une fois encore enfonçant le maillet lourd, ce contexte à la fois moderniste, banalisé et régressif,
l'environnement de ces jeunes gens et la représentation qu'ils ont de la femme? Pas plus tard qu'hier, une émission
télévisuelle ordinaire, familière, quotidienne, consensuelle, aimée, suivie, bonasse, bénigne, charmante, rieuse,
mettait en scène des femmes d'un certain âge, (des vieilles?) qui, devant un parterre indigné de la vox populi, le
choeur de la vertu dominante, les gens normaux, les jeunes, plaidaient, elles, ces femmes vieillissantes, vieillies, reléguées, oubliées, asexuées, vieillies, bannies, leur goût, sexuel, pour des partenaires plus jeunes qu'elles. Il faut rappeler dans ce contexte que la jeune animatrice a été choisie, elle et son image, sa tête, pour être une représentation symbolisée, en plâtre, un moulage de Marianne, notre République adorablement personnifiée. Cette image, cette tête, nous la réfutons. Elle n'est pas emblématique. Elle ne représente que le vide cathodique. Elle pose quelque question au peuple ahuri. Regardons-la. Examinons ses regards, son rictus, ses feintes, sa complaisance quand les protagonistes vont, à la grande joie de tous, en dessous du seuil de misère, dans cette abjection, cette bouillie d'insultes verbales et d'ignominie. Les femmes âgées (les vieilles?) se seront vu décrire en détail un âge, une physiologie décatie, un physique en ruines, non consommable, hors délais de péremption, des muscles ramollis, des peaux ridées, des fessiers flottants, une anatomie précarisée par l'usure de la vie, la fatigue, le travail et la violence de l'image consensuelle dominante. La jeunesse est triomphante. Il y a un âge limite. C'est un participant qui le dit. Trente ans. Déchets. Restes. Reliquats d'ossuaires. C'est de nos jours devenu un postulat. La jeune animatrice, la République en personne, la représentatrice imagée de la Nation, n'est pas intervenue pour nuancer le débat, faire respecter, comme l'exigeait son rôle de médiatrice, les femmes plus âgées, dont l'humour, la joie de vivre, l'absence de complexes, l'affirmation souriante, l'intelligence et le calme étaient un critère supplémentaire de leur séduction hyperactive. Il est assez difficile pour un jeune de voir perdurer son désir avec ce qui souvent leur tient lieu de couple pour qu'on puisse applaudir inconditionnellement des femmes non-jeunes (les vieilles), (sourdes avec prothèses du col du fémur, gaines rigides, bas opaques et dentiers roses?) qui ne se contentent pas de cultiver leur polyarthrite en tyrannisant, folles d'ennui, oubliées ou névrosées, leurs proches. Les Vieilles, on ne les supporte que réconfortées par les Petits Frères des Pauvres ou mieux, rafraîchies par la collectivité, passives et consumméristes. Qu'elles soient actives, désirables ou désirantes scandalise les autres, les non-vieux, les toujours-jeunes. Encore une fois, le modèle dominant, impératif dans ce type d'émission, l'image omnipotente, envahissante, agressive, déplaisante, violente, est le triomphe de la jeunesse, la séduction, le string, Britney Spears, la sautillante décérébrée, celle qui soutient Bush mordicus en papillonnant des faux-cils, avec un maquillage water-proof à toute épreuve. En effet, on a vu, sur ce même écran, sur MTV, ce modèle dominant de féminité dans un clip morbide où un garçon de très mauvaise humeur (violent?) émerge enfin du canapé mou où il est vautré devant un autre écran pour sortir Britney Spears de l'eau, de la noyade, de l'immersion volontaire, de la dépression, de l'aliénation, cette femme-objet, ce produit fini. Cette fille parfaite, ce modèle, se suicide? Pourquoi? Or, cette jeune femme, qui a réalisé ce clip pour la pièce Everytime, garde un maquillage parfait du début jusqu'à la fin malgré ce qui est suggéré d'une dispute entre ce garçon de mauvais poil torse nu (qu'elle aille au diable! suggère sa gestuelle). Or, cette femme, dans ce contexte, a voulu avec les producteurs, chaque plan du clip. Cette image, elle l'a choisie, elle l'a signée, elle l'a contractualisée, ils l'ont élaborée dans ses moindres détails. Elle comporte une incohérence, implicite. Pourquoi, si Britney Spears peut être idéalisée, érigée avec un maquillage idoine et une gestuelle étudiée, modèle sexuel, modèle esthétique, produit parfait et non perfectible, se montre-t-elle avec un petit gars aussi maussade, torse nu, vautré, furieux après une querelle d'amoureux, faisant des gestes du bras (qu'elle aille au diable!). Pourquoi alors qu'elle est la femme idéale, celle que chacune à l'émission «c'est mon choix», choisit en la singeant pour plaire à son mec, son mâle, électif, roi, préférant et préféré. Pourquoi ne noie-t-elle sous nos yeux navrés, pourquoi n'est elle pas comblée par un type pour qui elle représenterait la perfection incarnée, imagée, idéelle, réelle, le bonheur irréfractable? Parce que la représentation ne correspond pas à la réalité. Ils sont tous dans un bateau et Britney Spears tombe à l'eau. A-t-elle, comme chez Andersen, une queue de sirène? Non. Est-elle une déesse, un mythe? C'est un artifice. C'est une fabrication. Il faut une histoire pour créer un mythe.

Hauts faits. Sublimation. Qu'on enlève les faux-cils, on verra les larmes, qu'on enlève le bracelet kabbalistique, on
verra la nudité, rien, non la naïade mais la Méduse et ses rictus. Les émissions de télévision imposent par des jeux
savamment pervers des modèles incontestés, produits, massifiés, sans analyser l'effet produit, perverti, d'un totalitarisme biaisant, admissible, subliminal, admis, anodin, traître.

C'est ainsi que dans le contexte actuel, pour indigner l'opinion publique sur un crime commis par des brutes sur une
femme, il faut préciser que c'est un crime antisémite. Là, on atteint le point sensible de l'altérité, le comble est atteint, on peut évoquer, non les combats désuets contre les viols, les violences conjugales, l'inégalité salariale, la violence quotidienne et symbolique, la violence institutionnelle faite au femmes, pour qui il faut au moins être juive ou voilée (ou lapidable) pour que la violence faite en silence soit enfin manifeste. Il faut un Autre de l'altérité, le Juif en personne. Il faut faire appel à l'Holocauste, cette horreur, pour que la violence cheminant dans les trains, la passivités des voyageurs, la passivité consensuelle, la complicité contextuelle soient à ce point rendues visibles.


Vacances impersonnelles, Isabelle Dormion, 6 août 2004

Dans une même rame voisinent

Visage convulsé, l'asiatique à tics

A la lippe une feuille de peuplier, le barbu d'eaux mêlées

Danube? Les alluvions.

De très anciennes illusions.

Et dans la mer toujours elles se déversent.

Comme harnachée, la seule vêtue de neuf,
Lin et pure laine vierge, l'hôte,
Beige laide Belge.

A l'aide !

N'est jamais transitif direct le verbe clairsemer.
Je clairsème. Pourtant je klaxonne peanuts. Je clamse. Jeu, je me meurs. Recta.
Vas-y, cher Isidore, il se meurt vers Elseneur. En pataugas, et pas à Riga. Et je m'émeus là.

Très durs, caramels Dupont-D'Isigny. Oui, les ratiches, oui, vous, celui du strapontin!
Un convivial. Il offre, bruit du papier cristal. La Beige raide. Des douceurs si soudain?
Ne l'index. Ne pas désigner. Impolie. Au moins une petite carie. Gaffe aux dents.
Eux.
Tous ces gens si différents.
Penser l'aide? Quoi? Touffeurs de Paris. Inspire l'air moite.
D'Aladin les dents de l'effroi.
Il penche à Maison blanche, plie, choit s'endort enfin. Pas de ticket. Very expansive.

On peut, on doit dire «et ce jour-là (jeudi) une éclampsie la fit clamser».
Clairsemés les jours, les cheveux, les amis, les argents ne sont que peu ou pas clairsemés.
Néanmoins, redonné la pièce, pas au geignard, à l'accordéon.

Dans l'indifférence.

Rare cette occasion sentencieuse de sussurer en particulier
«Et à part ça, quoi de neuf, mon Général?»


Les gardiens de l'Eden, Isabelle Dormion, 15 août 2004

On peut trouver aux abords de Chartres, sur une voie ferrée désaffectée, les vestiges d'un verger.
Quelques mirabelliers croulent sous les fruits que les mains enfantines cueillent et rassembleront demain dans les paniers d'osier.

Le hasard des lectures me fait reprendre «Réflexions sur la guerre, le Mal et la fin de l'Histoire» de Bernard-Henri Lévy, au moment même où ce nouveau génocide d'un camp du Burundi fait dire à un responsable politique rwandais constatant l'étendue du désastre: «Mais comment peut-on imaginer ça?» Non seulement on ne peut pas représenter ça, mais on ne peut pas le penser. On ne peut pas le voir. On ne peut pas le regarder. On ne peut pas le dire. Les caméras montrent des étoffes chamarrées qui cachent ce qu'il reste des corps mutilés et carbonisés, près de ce qu'il reste des réfugiés, une batterie de casseroles, ce qu'il reste, inoxydable et quotidien. La marmite et l'exil. D'autres images du reportage montrent encore, désignent toujours des femmes hurlant, d'autres frappant la terre de leurs poings, y enfouissant leurs larmes et leurs cris.

Dans cet ouvrage de Bernard-Henri Lévy, parcouru en diagonale et en plusieurs sens, jouxtant sur le bureau le livre de Reza sur Massoud photographié pendant des années, il me paraissait intéressant de mettre à l'épreuve l'image bellissime de l'héroïsme éclairé, distingué et cette réflexion post-althussérienne, déniaisée, mûrie, mise à l'épreuve du pire. Les faits sont têtus, obtus, pesants, affreux. On trouve un portrait d'une kamikaze (très belle) repentie attendant un visa pour l'Europe. Une jolie kamikaze changeant d'avis. Pas la mort, plutôt la vie (Eros). On trouve un répertoire halluciné des maux de l'univers. Des questions s'ouvrent, qui ne trouvent pas là de réponse. Il est facile de retrouver les images approximatives du philosophe en 1980 comparant la guerre nucléaire à l'Opéra et la guerre classique à la musique (classique). Cette métaphore curieuse liant l'harmonie à la destruction nous faisait prendre Lévy pour un crétin futile et vain. Ce qu'il n'est pas. Ce qu'il a vu dans son infatigable ubiquité l'a non pas édifié mais troublé. C'est déjà mieux. La musique et la guerre, l'esthétique soldatesque, Clausewitz, Malraux, l'Espagne, Montherlant, l'ambiguité germano-pratine, l'appareillage théorique, tout fout le camp. C'est de mieux en mieux. Il quitterait enfin l'adolescence tardive, scolaire. On lui flanque dans un taxi un blessé au teint gris qui crache le sang. C'est encombrant. Caillots. Kalachs. Non le penseur mais l'Ahuri, et le plus faible de la nature. Il compte les morts de faim, il voit des cohortes de femmes efflanquées, les seins vides le long d'interminables pistes menant à d'improbables ONG, il rencontre des chefs de guerre fourbes, il confronte ses idées aux faits et il ne reste rien qui tienne la route. Pas de visions. Il ne voit pas. Les héros sont fatigués. C'est un penseur. Il tente une approche phénoménologique de la Chose. Impressions. Il reste une nomenclature des hurlements, il ébauche la geste moderne de l'horreur et de l'abomination. Il ne conclut pas. Il annote. Ces reports surajoutés sont des séquelles de la pensée or la pensée ne survit pas à ce voyage nocturne. Il évoque parfois Louis-Ferdinand Céline, Proust, les tirs dans un ciel d'artific