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Turbulences, du 2 février au 6 décembre 2004 expérience en forme
de journal, débutée
le 7 septembre 2001 retour aux dernières
Turbulences L'hôte pourrait avoir, entre le fromage et le dessert, assoupi sur le divan, un chat répondant au beau nom de Socrate. Dans le compotier translucide, les fines tranches de poire William -percées au centre par l'arrache-coeur (?), suggère le voisin- ont une forme carrée, définitive. A la question posée, avant que le fruit ne fonde, l'hôte répond par un sourire avant-gardiste. Au mur, une affiche jaunie de la Commune, non protégée par un sous-verre ordinaire. «Le café se boit brûlant, buvez!» ordonne le voisin, j'obéis, je me brûle les papilles. La table, très longue, a été menuisée en son temps par Cavanna. Ce soir, les autres convives si clairsemés sont si loin de tout qu'il faut se lever pour passer les plats. On sert des topinambours fondants avec le lapin dans son jus. C'était bien avant les fruits rafraîchis. A minuit pile, par la vitre, le dernier clignotement de la Tour Eiffel. Quelqu'un avait demandé si je l'avais vue rouge, non, douze heures tapantes, c'est déjà bien fini, ce rouge révolu. Juste avant de partir et que se ferment les paupières, il raconte une histoire embrouillée. Il avait loué sur les quais une petite chambre aux hommes-grenouilles. L'autre, quadragénaire, l'ex- petit dernier des quatorze frères et soeurs orléanais, volait quelques voitures, des Juva Quatre, qu'il pouvait forcer à la lime à ongles sans problème. Bien que comptable à ses heures, il fréquentait à cette époque la fine fleur de Fleury Mérogis. L'autre mec, un peintre naturaliste laconique, lui, profitait des derniers éclats de la lumière au crépuscule sur le fleuve lent. Le comptable entre, petit de taille mais toujours là où on l'attend pas, avec son costume étroit, il étend les chaussettes lavées sur un fil tendu aux dernières lueurs du crépuscule. Le peintre naturaliste tropézien le saisit par le paletot et veut le balancer dans la Seine. Il sent la chèvre. Il avait déjà, d'avant, un copain chevrier, assez marxiste-léniniste sur les bords. Il lui avait piqué toutes ses fringues au Plan-de-La-Tour. Les hommes-grenouilles, à cet âge de Bercy, ont changé les statuts de la société, ils changent de nom, les loyers ne sont plus payés sur les quais. Le peintre regagne le Sud. On les oublie, tout le monde, la Société des plongeurs les oublie au moins un an. L'étang du. Le Dalaï-Lama nous avait tendu, à moi-même et aux filles, à Filles du Calvaire, un origami, un oiseau plié dans un prospectus d'un film sur les anges. Le voisin de si longue table, le pur logicien, pédagogue, qui crame les papilles des autres: «Dans le métro, et il n'avait même pas son garde du corps?». Non, il portait juste un costume cintré, avec une petite cravate taïwanaise mal nouée, c'est tout, même pas de pardessus. Une dame élégante, sévère, une dame sexagénaire, au moins deux fois gaulliste, dit ceci à l'heure du thé, stupéfiante: «Il faut savoir quand même que je lui avais collé tout le seau de terre sur la tête, moi, la reine des taupes et des petits habitants souterrains». Pour n'être pas étonnée, confidence pour confidence, impolie ni même sarcastique, elle, si gaulliste par alliances et par choix, cette dame deux fois respectable et respectée, mais quelle idée, je me filerais des giffles, je m'entends surenchérir: «Moi, Madame, nous étions aussi très très (cons?) déterminés, bref, ludiques, inventifs, nous avions fait à l'usine, surtout mon frère, sérieux comme un pape, c'était surtout lui qui prenait, une sarbacane et des petites flèches empoisonnées, il suffisait donc de souffler sec, précis, droit, et de dégommer à la base les tulipes alignées en plates-bandes. Nous les recollions avec une fine armature de fer glissée dans le pédoncule, sans plus». Dire que c'est vrai, je suis fichée gravement (cueille donc habituellement les fleurs en armes) et dire que c'est faux, mythologue, fichue. Réfléchir, au sens propre, contre-production, ce jour, un quasi délit? Tremoli basses alternées, Isabelle Dormion, 3 février 2004 Un éthologue présente un singe qui peut compter jusqu'à cinq, il peut compter le pouce l'index, le majeur, l'annulaire et l'auriculaire. Il peut regarder sa main d'un air simiesque mais averti par la récompense d'une banane. Il ne peut pas dire Jacques le Majeur ou Concerto en Sol majeur pour mandolines. Le linguiste chercheur en comportement animal doit encore patienter, disons un certain temps, le temps qu'il faudrait pour acclimater Mars. Ailleurs, on montre un lion qui ne mange pas un bébé antilope et le protège. Si on montre à un bébé singe, en l'associant à la nourriture, une banane, une machine à laver, le bébé animal prendra Brandt multi-fonctions pour sa mère toute pavlovienne. Cette manie, cette obsession qu'ont les comportementalistes de vouloir faire à tout prix parler nos amies les bêtes. Elles communiquent et s'occupent de leurs petites affaires pour que l'espèce soit perpétuée vaille que vaille ad patres. A-t-on déjà vu une baleine se suicider? Jamais. Les bêtes fuient une situation sans issue par la mort, qui n'est pas délibérée. Porte de sortie. C'est une solution comme une autre, une résolution. Ce n'est pas une intention. Mettez un singe devant un miroir, un chat devant une porte fermée, un chat, un oiseau et un singe devant l'Inéluctable. Vous aurez un philosophe. Rien ne les arrête, surtout pas le ridicule ni la porte ouverte, qu'ils enfoncent en choeur. Réfléchir ou penser. Il est déjà assez difficile de se lever, se tenir debout, trouver la cafetière dans la pénombre, le matin, sans que l'afflux irrépressible des nouvelles (9/10 sont catastrophiques) nous emmène je ne sais où, à vau-l'eau. La petite particule de libre arbitre s'amenuise de plus en plus, si le risque de voir tomber l'avion Free-way Death -de nos voyages aventureux- augmente de jour en jour. Une amie me dit, à chaque fois que je la vois, «tu ne sais pas ce qu'il m'arrive? Incroyable etc. ». J'écoute sans rire. Il ne m'arrive rien que je n'aie pas voulu. Tout ce qui m'arrive est contingent, je m'en fiche. Ce que j'ai voulu est essentiel. Ne m'importe que ce que j'ai souhaité. N'existent que les projets. Le reste n'existe pas. Un bol de soupe, cent grammes de pain rassis, les os indifférents détrempés par la pluie glaciale, on s'en accommode sans froncer les sourcils. Penser à quelque chose. Occupations de l'esprit. Ne
pensons à rien. Les doigts seuls bougent et les yeux fermés,
on entend ce tango là, ce pot-pourri, la comparsita, tous
les roumains la jouent sur la ligne Austerlitz-Auteuil. Pour
dix centimes, jouer un tango. Et pourquoi, là, ferais-je
exception? Au nom de quoi se distinguer? Ne plus apparaître.
Marcher dans les mouvements de la ville anonyme. L'esprit régissant les lois, Isabelle Dormion, 9 février 2004 Le système bonapartiste dont s'origine le droit reste la clef des institutions. Ce qui constitue le régime politique actuel, revu et corrigé par la Vème République, est aujourd'hui mis en question au parlement. Le pouvoir exécutif impose aux députés un texte de loi, dans son esprit et dans la lettre, allant jusqu'à épeler, annoner l'alphabet qui en écrit le projet syllabe après syllabe. Où sont les différentes moutures du texte sacré? Nous aimerions les consulter. Ce n'est pas, que je sache aujourd'hui, le Coran. Qu'en sera-t'il du décret d'application? La loi est-elle débattue et parlementée en chambre? La commission Stasi n'a fait qu'entériner l'ordre donné par le Président et le Ministre que soit conçue et établie une loi. Stasi a suscité le contexte, ceci de façon littérale, ce qui entoure le texte. Il en a proposé puis imposé la nécessité, suivant non le parlement, mais le Président de la République et son Ministre de l'Intérieur. La probité de la commission n'est pas à mettre en question, qui dans ce cas, est déplacée. Qu'est-ce qui, dans ce texte de loi, achoppe? C'est le fonctionnement, l'agencement, l'engrenage, la petite mécanique de la Constitution et le dynamisme des institutions qui est interrogé. S'il est facile d'imaginer l'esprit dans lequel a été rédigé le projet du texte, soumis, c'est-à-dire imposé à la Chambre, à l'assemblée Nationale, on doit se demander si le monde ne tourne pas à l'envers. Qu'il faille à tout prix au-dessus des institutions, créer de toute pièce une cellule annexe, dite d'urgence, une sorte de commission d'enquête vérifiant les faits et supposés méfaits de la justice, ne rend le fonctionnement de la République plus limpide. L'esprit retors qui régit à ce jour l'esprit des lois est la résultante, l'addition des esprits retors qui les conçoivent. Qu'il faille légiférer sur le voile n'est pas la question. Comment se règle un problème, c'est ce qui se met en jeu sous nos yeux. Les femmes musulmanes portent un voile. Ce serait choix. Ce serait leur droit. Elles mettraient en cause. Ce qui est mis en cause doit être parlé, parlementé, sur le forum. Ces paramètres en cause ne peuvent en aucune façon être pervertis. Dans quelques années, les décrets d'application, les amendements successifs mettront les Français, nous tous, chacun, nous qui avons élu nos députés pour nous représenter, pour parlementer à l'Assemblée, pour porter notre voix, notre choix, notre opinion singulière ou générale au suffrage dit universel, devant un état de faits accomplis, une réalité quotidienne établie que nous n'aurons pas souhaités. Attention aux amendements, minuscules, discrets, imposés en période estivale, qui dévoieront la loi dans son application. La distorsion entre la loi, le légiférant et le légiféré, la loi et le différé, le décret d'application et ses interprétations diluées dans les cours judiciaires, ce flou politique qui dévoie l'esprit des lois nous flouera. Les truands de l'esprit des lois sont en conclave. *Achoppement, obstacle: en anglais, stumbling block L'oeil de boeuf et langue de teck, Isabelle Dormion, 13 février 2004 Personne n'a vraiment étudié l'importance de
l'oeil de boeuf, cette petite fenêtre ovale dans l'architecture,
des hôtels particuliers de la rue de Grenelle ministérielle
aux Invalides de Napoléon. En feuilletant les carnets
de croquis d'Albert Laprade, on devrait glâner quelques
détails intéressants. Aillagon, Ministre de l'Achose culturelle, porte donc un costume bleu rayé, une chemise rayée de bleu, une chose affreuse à losanges bleus, une cravate, une coiffure, des yeux (bleus?, des pupilles rayées), des mots enrayés sous le joug de l'état. Tout à fait normal, la voix douce, la posture avantageuse et modeste, trop normal, comme tout, en ce moment. Tout va bien. Coué. Tout est normal. Ces pieds sont normaux, les chaussures sont très bien, le tapis, le fauteuil, tout est bien. C'est sur TV5. Un détail cloche. Le parterre des étudiants n'est pas normal. Une jeune fille porte un tailleur pied-de- poule mais d'une poule géante à couleurs criardes, un monstre avicole muet. C'est inquiétant. Jamais vu des étudiants aussi normaux, bien coiffés, manucurés, propres, pondérés, modestes, respectueux, bien élevés, posés, parfaits, candidats aptes à tout faire dans la vie. Si je compte bien, j'ai pourtant vu défiler, du poste d'observation, à peu près quelques bonnes dizaines de milliers d'étudiants, mais de ceux-là, jamais, sauf les petites cousines de ma propre famille, à qui le manque de loisirs ne me permet même plus de filer des baffes sérielles avenue de Friedland. Bref, à la fin, Amar tend la main pour saluer, mais son geste devance le mouvement du ministre et la main du présentateur se retrouve dans le vide, comme tout le reste. Avant d'aller dormir, sauvés d'un lourd brouillard soporifique, on entend «trivialisation», «question complexe», «intermittents», «divertissement», «culture», «télévision», «pas abaisser», «élever?», «on a changé les mamans? Quelque chose comme ça?» On pionce alentour. On comprend à quelques aveux touchants, personnels, personnalisés, Aillagon mis à nu tente l'impossible indécence, l'exquise sensibilité, la simplicité retrouvée sous le sabot, la sincérité, que sais-je, il a une âme, il la montre, il sussure enfin la confidence-clôture, il aime la culture, le jardinage, bigrement voltairien à ses heures, il aime la rosée, les feuilles mortes à la pelle, le jardin, la rosée, le matin, c'est beau. Moi, c'est les oiseaux, chacun son truc, soyons trop fous. Ces chaussures, les deux, luisent aux spots, les yeux, les deux, des étudiants brillent aux lustres promis, Amar dort, Aillagon encore ose Luther, Balzac et le type de Beaubourg, R. Piano, le tiercé de toutes les audaces finales. A tout hasard, il balance la date de 1517. Moi, à cette heure-là, dans ces conditions de fatigue-là, je me cantonnerais prudemment à 1515, Marignan, c'est tout ce qu'on pourrait faire, pas un effort de plus, pas une année de plus, pas une minute de plus, c'est un rêve mou éveillé, je dors, abattue par l'ineptie d'une telle langue, morte, évidée, une langue de boeuf. Rien dans l'entretien, rien, pas un mot vivant n'émerge du néant. Rien n'est dit. C'est aussi plat que l'electro encéphalogramme d'un représentant de la Culture en Corée du nord, c'est ce jour, en France, terre des Lumières. Tout est éteint. Pas un réverbère, pas une lampe, pas une seule veilleuse, pas une loupiotte, pas même un petit vermisseau, pas un seul petit ver luisant dans la prénombre. Rien! L'ambition actuelle de la droite est rêverie. Elle voudrait fédérer les intellectuels de haut niveau dans une fondation honorable où les débats redoreraient d'un ou deux carats chatoyants le blason terni de la Culture. Qui donc, à droite, comme à gauche, se disant non pas intellectuel mais seulement intelligent, accepterait de se déshonorer en allant becqueter cette misérable soupe dans cette cantine-là? Info-phobies, Isabelle Dormion,16 février 2004 La nomenclature psychiatrique vient de répertorier une nouvelle forme de syndrome obsessionnel, phobique. Certains patients, de type sédentaire, non seulement ne mettent plus les pieds dehors, mais s'entourent moralement d'une gangue cotonneuse et volontiers casanière. D'autres, très atteints, se munissent d'un arsenal protectif, bandages, pansements et mesures incantatoires compulsifs, rituels de vérification répétés, religiosité scrupuleuse, comptage de voitures portant certaines plaques d'immatriculation, incluant les lettres, JTB 78, (je touche du bois). D'autres, contra-phobiques, font et disent n'importe quoi pour exorciser leurs peurs. Certains, tous, à la fois dans l'addiction et la déréliction, jouent même au Loto le vendredi 13. Quel est l'agent pathogène de ces nouvelles craintes,
totalement infondées? En interrogeant un échantillonnage
représentatif, on peut constater que tous ces anxieux,
la plupart libres dans la nature, en appartement locatif, en
pavillon individuel et sans traitement médical et politique,
tous, vous et moi, ont regardé récemment les informations,
le matin, le midi et le soir au souper. Ils sont donc sous constante
perfusion télévisuelle. Plusieurs de ces sujets
manifestent des signes de panique irréversible. Ainsi
une liste de leurs frayeurs se profile, un catalogue horrifique
des risques imaginaires. Lundi dernier, à l'angle de la rue de Rivoli et de la rue du Pont-Neuf, une femme portant des chaussettes blanches a été renversée par un véhicule prenant la fuite. La vue des pieds inertes sur le bitume m'a désolée et à demi-rassurée, personne dans l'entourage ne portant ce type de socquettes, au demeurant immaculées. Il faut bien entendu éviter de traverser et les voitures qui prennent la fuite. Il faut donc se conserver tranquille comme Montaigne en sa tour, c'est le conseil à donner paradoxalement aux anxieux, mais se conserver dans le risque d'être emporté par le paludisme, le moulinage sans Assedic chez Moulinex, l'absence inopinée de retraite ou la disparition de la Sécurité Sociale à terme. Tous les risques sont bons à prendre. Aucun n'est à rejeter. Mettez-vous au parachutisme ou au Sidi-Brahim en litrons. C'est le conseil que je donnerais aux grands anxieux du type décrit, le risque statistique est moindre que de gober une darne de saumon mortelle ou l'EBG, l'écrouelle de la brebis galeuse. Lancez-vous dans le cinéma en filmant, comme Luc Besson, le rien bleu. Luc Besson, lui, a pris tous les risques. Il est hautement récompensé. Raffarin l'a encouragé, il a été magnifique, il lui a promis les studios hollywoodiens aux portes de la capitale. Prenez des risques, vous verrez les angoisses fondre comme neige au soleil. Jouez votre vie en famille au «pouilleux massacreur», misez très gros, le hasard et l'intelligence vous rendront au centuple un destin magnifique et sa gerbe ne sera ainsi ni avare ni haineuse*. Quelques exemples stoïques de contre-phobiques. On a vu le 15 février Fabrice Luchini, mi-cabot, mirifique, horrifié par la verve vénielle de Fogiel lui balancer, avec des mimiques complexes et des éructations jubilatoires: «Vous ne pouvez-pas me lâcher?». Et, sommé de chanter avec Jean-Luc Lahaye - ce vieil enfant sombre de la Dass aux yeux perclus d'une douleur qui s'ignore-, beugler «Femme, Femme, Femme!» ravi, les écumes aux lèvres, outrancier et dénonciateur, bien au-delà du temps imparti top chrono, investir l'espace, déloger le maître-lutin, désamorcer la vulgarité, anéantir la perfidie, ce crime fielleux de la médiocrité, de la calomnie bassement odieuse et casser en clameurs éhontées la baraque télévisuelle, planches de baraque à frites. On a vu dans le même registre l'actrice Anémone, venue présenter une pièce de théâtre, outrée, hautaine, bouche serrée, monter aux mêmes créneaux, escalader la forteresse à mains nues, démonter la paillotte, ongles arrachés, risquer son image de drôlesse, casser le jeu pervers, refuser de se donner en spectacle joueux-luron, se lever d'un ample geste et dire tranquillement qu'elle n'animerait pas gratuitement tant d'âneries, qu'elle n'allumerait pas gratuitement les feux du triste sire, du triste cirque. On en a vu un, pas de délation, dans Libération, traiter Sarkozy de je ne sais quoi, sinon pire. C'est très mal. Le mot enculé, par exemple est très injurieux. C'est un mot que je n'utilise jamais, ou en décalage, avec quelque parcimonie mesurée, une conscience écartelée, des scrupules étudiés en débat moral, voire pas du tout. C'est peu raffiné, c'est indigne littérairement d'employer un terme pareillement vulgaire. On n'a pas le droit de le dire à mauvais escient. Parfois, rarement,c'est pardonnable, c'est fondé, c'est légitime, c'est nécessaire, distingué, c'est possible, c'est moral, c'est politique, citoyen, c'est indispensable, c'est exigible quand pleuvent les matraques* et résonnent les glas. Bavures. Légitime défense. C'est justifié. Je dis non à l'impolitesse. Je dis non à l'hypocrisie. Non à la malhonnêteté. Non à la malséance. Non à l'utilisation des fonds publics, les fonds de tous et de chacun, le bien public, à des fins politiciennes. Non. Négativistes. Le non sans nuance. Pas le mou non des no-no, ces bobos néo-refuzniks sur papier glacé. Si tous se mettaient, simultanément, à traiter Sarkozy de ce qu'ils pensent au fond*, à simplement livrer et dénoncer le fondement ambitieux, ambitionnel, ambitationnel, même se rasant, il y pense, même en nous rasant, il y pense tout le temps, il le dit, c'est vulgaire, c'est insupportable, le fond de la pensée obsessionnelle, agressive, sadique-anale, la base sarkozienne compulsive, réitérante, où serait le délit, les prisons pleines à craquer d'une vague généralisée, injurieuse, bêtifiée, lasse, infantilisée, déferlante bleue que Jean-Luc Besson en sa suffisance essoufflée ne pourrait jamais capter ni endiguer pour l'offrir en hommage aux gouvernants, nos adeptes, les culturistes éhontés du pouvoir qui le flattent et le servent pour qu'il les serve mieux, les flattant en leur cynisme culturel. * cf.V.Hugo Si le lendemain les faits rejoignent la liste des peurs, nous versons les pleurs rituels en conjurant les dieux antiques. Si, preuves en mains, nous montrons que les faits sont avérés, nous restons les témoins. Si, analysant les concrétions salines, nous disons «ceci est la sueur des ouvriers qui, il y a plus de quatre mille ans, l'ont édifié dans ce désert, incrédules, les gens sourient. Honte! Ce sont dans le creux de la main les cristaux recueillis, le sel de la peine celui du labeur. Si, traversant la cour carrée, nous voyons se poser, royal, un oiseau au plumage jaune, nous nous courbons vers le sol. Si, ce lundi, l'oracle est enfin rendu, après-demain nous pouvons partir à pied, seuls. Si, passant devant la demeure d'Abélard et d'Héloïse, une mouette crie, je passe outre. Qu'une mouette passe, je crie? Si, prenant toujours à gauche, j'arrive là-bas le surlendemain, c'est mieux. Si prenant toujours à gauche, je m'égare? Les lieux ont été mille fois falsifiés. Silences. Black River, Isabelle Dormion, 1er Mars 2004 Jusqu'à Letterkenny la route est longue. A l'arrière du bus, les vitres sont recouvertes d'une couche de poussière opaque. Le temps semble gris partout mais le temps est lumineux, le vent venant du Groedland. God, God, we got the bus! La femme sans âge, infirme, a couru vers le véhicule. Près des caisses, ces petites boîtes de charité, lépreux, aveugles et causes éternelles à Lourdes. Des faisans, oui, et des golfeurs, autant de cibles faciles dans l'herbe verte. Jusqu'à Ballygawley, les passagers somnolent. Ils s'éveillent vers Omagh. Les moutons cherchent l'herbe sous la neige. Pour aller à Rathmulan, suivre les oiseaux à la trace. Moi, non, je n'irai plus. Merci. Prenant à gauche à la sortie de la ville, je suis arrêtée par une voiture rouge. «C'est dangereux, sautez sur le talus, ne marchez pas seule, on peut vous écraser» Bras tendu, avec la main droit devant, je fais signe, je vais là-bas, vers les hauteurs, Slieve Snaght?» et je remercie d'un hochement de tête qui congédie. L'accidentel. Au centre commercial de la ville, un homme en uniforme, le vigile, vise un taxi d'une unique boule de neige. On peut savoir à l'avance ce qui se verra au développement. Des centaines de corbeaux sur le port déserté. En rentrant, Fogiel n'est pas au courant, pour cet épisode latéral, les oiseaux irlandais de l'enclave. Il reçoit la directrice licenciée, Pietragalla, la danseuse, petite mine hargneuse de coulisses, et Carole Bouquet, quelques secondes hilare. Sentencieuses, Isabelle Dormion, 8 mars 2004 L'année de l'Algérie, la journée de la femme, le printemps des poètes, le manifeste, la nuit des dupes, le roi des cons, l'intelligence des mains à l'intellect opposée, le discours, la grève, la démission collective, la communauté alarmée. Prendre la parole. A qui? Tenir le crachoir. Rendre l'antenne, prendre au mot, des vessies pour des lanternes, rendre gorge, laisser pour compte, parité, père, paire, perpète, péremption? Grâce aux recherches récentes sur le champ cognitif, nous apprenons ravies à l'aube que les femmes pensent avec les deux parties de leur cerveau, les hommes non et on (ils) ose(nt), ces mi-cérébreux, leur concéder, magnanimes, une journée parcimonieuse, comme aux chiens, caniveau ou chaussée où faire et manifester en file indienne, en cohorte indigène. Obstruction. Refuser. Résister. Increvables. Absorber, chaque jour une capsule de gelée royale. Eviter les frimas, les courants d'air, gagner l'air du large, gagner du temps, prendre du champ, jamais garde-barrière, ne pas compter les trains du passage à niveau. Distances. Tenir la distance. Souffle. Olympiennes et olympiques. Préciser l'effet d'une déjection laissée, production des mots. Revient de saison «ce nouveau féminisme» frétillant, acide, vif, comme beaujolais nouveau, quand le vieux féminisme, mort avant vécu, est étouffé dans l'oeuf, dénié, marginalisé, ridiculisé, ostracisé, Marie-Cardinalisé, Cixousisé, excisé, vedettisé, mort, asphyxié, retranché, aux abois, vieux, vieilli, rhumatismal, décalcifié, ossifié, relégué, assoupi. Peu oublieux, Isabelle Dormion, 16 mars 2004 Nous trouvons dans les «Histoires» d'Hérodote un sage Lydien, Sandanis, qui parla ainsi à Crésus projetant une invasion en Cappadoce. A cet époque lointaine, les chefs, inspirés par la parole oraculaire, en appliquaient strictement la lettre, en interprétant parfois faussement l'esprit qui soufflait alors à Delphes. «O roi, tu te disposes à faire la guerre à des hommes qui portent des hauts-de-chausses de cuir et des vêtements de cuir, qui se nourrissent non de ce qu'ils désirent, mais de ce qu'ils ont, car leur contrée est stérile. En outre, ils ne connaissent pas l'usage du vin mais ils boivent de l'eau; ils ne récoltent ni figues, ni rien de bon. D'après cela, si tu triomphes d'eux, que leur enlèveras-tu? Ils n'ont rien. D'un autre côté, si tu es vaincu, vois donc quels grands biens tu perdras. Ils n'auront pas plus tôt goûté à nos richesses qu'ils s'y attacheront et qu'il deviendra impossible de leur faire lâcher prise. Pour moi, je rends grâce aux dieux de n'avoir point inspiré aux Perses la pensée de nous attaquer». Ce discours ne parvint pas à persuader Crésus. Lorsque les calendriers et la cruauté des dates versent le sang des innocents, appellent à nouveau les pleurs, suscitent les cris et sèment le désespoir, mobilisent les foules, altèrent les opinions et menacent la cohésion des peuples, comment sans bavardage indécent faire appel à la sagesse? Le hasard des programmations montrait Alexandre Adler -dimanche, sur KTO, redire l'histoire d'Enstein, celle d'Oppenheimer, ces chercheurs, ces intellectuels d'un autre temps, déchirés- redire les leçons implacables de l'histoire et de la menace atomique. «Il ne faut pas refaire ça», assènent les faits historiques sanglants. Le malaise est bien là. Les hommes répètent invariablement les mêmes erreurs, obstinés jusqu'à la folie et la mort des civilisations. Le même Adler disait ce matin, sur F. C., ce qui n'engage que lui, l'erreur du choix espagnol qui répond à la la violence des terroristes d'Al Qaida et parvient à la valider. Rien ne peut laisser présager de ce nouveau gouvernement socialiste, crédité à fonds (é)perdus d'une momumentale erreur, le mépris d'Aznar. Entre la prévision des gouvernements et les accidents de l'histoire, l'idiote, la systématique, l'aveugle destruction, qui, en trois jours, aura pu analyser le déroulement précis des évènements, dans leur sombre machination? Nos hypothèses les plus logiques, les plus réalistes, se voient constamment déniées par la folie mortelle. Cette folie, qu'il faut évidemment combattre, appelle la lutte, militaire, contre-terroriste, la mobilisation, policière, elle appelle aussi d'autres armes, plus subtiles, celles, peut-être, d'une sagesse oubliée. Fichtre et Fouque, Isabelle Dormion, 22 mars 2004 Un article d'Antoinette Fouque dans Libération du 20 mars appelle Jelinek et T. Bernhard à la rescousse. On y lit textuellement «Au secours!». Autriche en perdition. Pays perdus. Champs clôturés. Vases clos. Qu'y aurait-il dans les oeuvres de ces deux auteurs qu'il n'y aurait pas ailleurs? Il faut y aller voir. Ce serait non l'espace saturé de la Porte de Versailles mais autre chose. L'espace. L'infini. Un manque. Je me souviens de la «Librairie des femmes» à la fondation. A quel point ce lieu de la dissidence s'est établi dans le cinquième, le sixième et le septième gagnant jusqu'aux Invalides. C'est le fonds qui manque le moins, affirme A. Fouque. Capitalisation d'un travail. A l'époque, les écrivains, si j'ai bonne mémoire, contribuaient à l'élaboration de la maquette du livre. Epoque féconde, ludique et rigolarde. Flanquée d'enfants petits sur le dos, nous parcourions l'univers toujours conquérantes, souvent indomptables. Depuis la misogynie, au café «chez Eugène du Coin» ne se gêne pas au comptoir, Ricard pour tout le monde, remettez-nous ça, patron! Je me souviens comment les hiérarchies de cette frondeuse colère se sont installées. Réunions informelles. Débats houleux. Vincennes. Véritables foires d'empoignes. Les pugnaces Italiennes. Les raisonnables dames universitaires. Les travailleuses en usine entrant en écriture, bientôt en franc-maçonnerie, plus tard chez Pivot. V. Woolf en drapeau. Djuna Barnes en boutonnière. Colloques. Tables rondes. Le CNRS s'y mit. Marcelle Marini s'y mit, Duras en surimi décongelée et recuite. Mines longues. Digestions laborieuses. Gueules de bois. Je me souviens comment, de la vie, les textes allaient là puis revenaient las, du bouillant alambic aux études textuelles, puis des sciences et documents aux revues, puis des revues à la renommée puis de ce point de non-retour au Salon du Livre et des Bovins Assouplis. Télérama reprend cet argument de l'âge de pierre à l'âge de plomb: «tout ça pour rien». Ces années, en pure perte? Je n'ose le croire. Pour vivre jeunes oublions! Sur la dalle des Olympiades, à
la photocopieuse, un ancien journaliste franco-vietnamien de
France-soir boit une liqueur opaline diluée dans les glaçons,
il lance un cube translucide que j'attrape au vol. Il chante,
droit debout derrière le comptoir: «Qu'est-ce qui
passe ici si tard, compagnons de la Marjolaine, qu'est-ce qui
passe ici si tard, gais, gais, sur le gué.. .? »Reprenons
en choeur. Terres d'élections, Isabelle Dormion, 29 mars 2004 Un groupuscule de jeunes sciences-politicologues -l'un d'eux
encore au biberon, à peine dix-huit ans, fins cheveux
de poussin dressés sur le crâne en signe absolu
d'affranchissement (un inconditionnel? de quelle cause?)- cogite,
tyrano-napoléonien, l'assaut de l'avion retardé
à Roissy T. 3, version cheap. Toujours ensemble, ils franchissent
les murailles de Théodore, prennent Sainte-Sophie, s'emparent
de Süleymaniyé Camii et des splendeurs ottomanes,
reprennent souffle, s'abreuvent aux fontaines, se rafraîchissent
aux cuves de porphyre, se mirent aux bassins de marbre usé,
prennent le Bosphore et la Corne d'Or, revisitent Pierre Loti
en photo, all incluse, assaillent les rues et les places aux
heures ensoleillées du jour jusqu'à la soirée
plus douce, repèrent, des masses, les chiffres, et de
tout bois font feu de joie. Ils ont cette assurance conférée
aux élites par l'impitoyable prépa tueuse, sélective,
présompteuse, élective. Ce sont nos futurs dirigeants
éligibles en pouponnière, et l'un d'eux m'offre
magnanime, son gracieux plateau repas sous cellophane. Stoïque,
il digère Tocqueville et autre Niezstche, recrachant les
noyaux durs et les pépins avant l'atterrissage. Le plus jeune au retour, cheveux au vent du jour, me dit,
goguenard et fervent, «demain, (s'il le faut) j'irai à
Damas voir ce qui s'y passe!» Jérusalem, non? Les
murs? Lamentations? Le Mur. Gaza? Et pas à la forteresse
d'Alep? Beni soit, beni fut Benasayag, Isabelle Dormion, 31 mars 2004 Ce matin, alors que le curseur du poste de radio n'avait pas
bougé d'un iota, j'ai pensé quelques secondes écouter
«Radio-Courtoisie», la radio des gens courtois. Non,
j'étais bien sur France-Culture Matin-malin, la radio
des gens se croyant cultivés, tendance agrégative
lourde, il était l'heure de partir; la journée
s'annonçait ensoleillée malgré la déconvenue
auditrice. Poussant à gauche l'index, je parvins à
atteindre, en enfilant la manche gauche de mon manteau, quelques
instants captatifs de TSF et ses merveilleuses archives, puis
je revins à cette voix, non-identifiée, non reconnaissable,
non audible, non recevable. Surdité réactive, les
esgourdes ahuries. Il s'agissait de Geneviève Fraisse,
parlant d'une voix maniérée de je ne sais quoi,
qui ne parvint pas, malgré la surprise et la fraîcheur
de la nouveauté, à franchir ni l'écorce
ni le cortex. Avant d'encaper la matinée, une heure moins cinq plus
tôt, il y a aussi Slama, il a raison sur tout, il utilise
les armes de ses adversaires politiques avec une maestria qui
n'honore que sa haute technicité, son professionnalisme
lisse. Slama est la haute courtoisie incarnée. Il est
civil, citoyen, exhaustif, précis, documenté, assommant.
Il peut aborder tous les sujets, pour, contre, débat,
synthèse, d'un côté ceci, de l'autre cela,
débat, analyse, synthèse, petit tour à droite,
virevolte à gauche, salutations, dialectique, pincemi,
pince-moi, petits sauts sur place, entrechats, double crochets
de la droite, il allie l'art de la réthorique, celui de
la boxe et du menuet poli au brouhaha de la grosse-caisse fanfaronnante
d'un quatorze juillet éternellement quotidien, lancinant,
civique et national, à perpète. Pas un poil ne
dépasse de sa pensée libérale rasée
de frais. Critiques très justes et très injustes, Isabelle Dormion, 6 avril 2004 Après l'heure de l'inspecteur Derrick, on trouve ce jour sur l'écran post-méridien l'Assemblée Nationale surexposée. Vote de confiance au nouveau-vieux Gouvernement. Il y là, le menton dans les mains, mèches lissées, l'aréopage des politiques en nouveaux costumes, d'une nouvelle étoffe, à la fois plus brillante, plus légère et qui semble plus souple sur l'échine, comme un stretch politique sur mesures, de la tenue aux coudes et qui suit les pliures et les agenouillements, les soumissions et les insubordinations érigées. Certains costumes sont d'un bleu-nuit profond, d'autres en camaïeux de vert-bronze, vert-dur et vert-amande tendre-prometteuse-et-printannière. Vers les tribunes, une classe de jeunes enfants de primaire ou sixième précoce et méritante, écoutent Jacques Barrot sans piper mot, attentifs, sombres, les yeux fixes, comme hypnoptisés par l'ennui, à moins qu'ils ne dorment tout éveillés, drogués par la solemnité ronronnante des institutions. Un professeur frisé à l'allure sport les tient en mains comme le berger des alpages ses jeunes ovins contre les fureurs du loup, la Bête politique tapie, vile, dans l'ombre. «Ce n'est pas aux vieux singes qu'on apprend à faire des grimaces» semble dire l'instituteur haut perché, «oyez, enfants, laissez-vous bercer par ces paroles enchanteresses, oyez, enfants et dormez ensemble dans l'innocence». Quand on voit Santini, on pense à Martini, puis à
Dubo-Dubon-Dubonnet, la réclame ancienne du métro,
l'antienne bonnet blanc et blanc bonnet. Mille fois on entendit le poids, colossal, la lourdeur d'une
dette française. Après le déjeuner, ces
chiffres pharaoniques rendent la digestion difficile. Des millards.
Cent? Toutes têtes de turques tues, toutes hittites têtues, Isabelle Dormion, 13 avril 2004 Sur les berges du Bosphore on peut noter d'année en année un plus grand nombre de jeunes filles et de femmes voilées. Les familles, contrairement à ce qui pouvait être évoqué là, ne sont pas toutes assemblées autour de tables, la plupart s'affairent, posent et retournent sur les cendres rougies des petites brochettes d'agneau et d'oignons, accroupies ou assises en tailleur à même le sol. Au milieu, une nappe. Ces femmes, dont quiconque ne peut prétendre édicter les us et les coutumes, au nom de l'excellence et du progrès, semblent calmes. Ni cris, ni larmes, ni plaintes, pas de réprobation, pas de fouet, pas de viols, aucun égorgement en vue, sauf celui d'un coq sacrifié. Seules quelques-unes rappellent l'enfant qui s'éloigne du groupe vers l'eau. Quelques hommes se promènent par deux ou trois, s'exercent au tir sur une ligne de baudruches de toutes les couleurs de l'arc en ciel. Devant, l'eau vaste. Un grand bateau échoué et rouillé. Derrière eux, la forteresse, recouverte d'une gigantesque affiche de candidat. C'est là et c'est ailleurs. Cette femme, c'est moi, je reconnais. Celle-là, habillée de rouge, la tête couverte d'un léger foulard flamboyant, c'est moi. Personne, de bonne foi, ne pourrait nous différencier l'une de l'autre, hormis le prophète lui-même, Dieu ait son âme! Elle semble obéir à la seule loi qui lui soit édictée, l'ordre du jour et sa nécessité. Quand s'énonce et s'érige l'insoumission, certains de nos hommes derrière les voilages se cachent pour sourire dans l'entourage, après l'armagnac, la poire, le cointreau ou le calvados. Mais que voulez-vous enfin attendre du jour lent qui passe? Ce que je veux, dit-elle, pour ce que j'en dis! Le jour lent! Et rassemblant dans le tablier les pissenlits à donner au lapin, je vais, boitillant le long de la grand-route, rapide comme l'éclair, cueillir au hasard des floraisons ce qui vient dans la main en triant le bon du mauvais, jetant à tous vents l'ivraie et parfois l'ivresse. La petite fille, longue et sage figure, dit, le jour de Pâques, ces paroles : «Tu sais, j'ai maintenant trois poules. Pour accéder directement aux cabanes, on a du retirer tout le grillage autour. Il n'y a plus que la porte à ouvrir. Pour l'instant, elles pondent un peu, elles vont s'y mettre après. Il faudrait que je sois là pour les semis, (la terre n'attend pas)». En voilà une qui sait ce qu'elle veut. Giono est là sur l'étagère, édition des gais labours après la guerre, relégué à côté des poètes belges dans un poussiéreux purgatoire. On lui montre Cuba, elle dit : Oh, ça! Tout ça peut attendre! (cet exotisme îlien, ces pacotilles, ces paroxysmes, ces rythmes, ce frénétique, ces étonnants voyageurs d'un monde étrange qui nous échappe! on en reparlera!). Longue et sage figure, elle en a pris de la graine. C'est curieux, chez Giono, cette façon lyrique d'utiliser des adjectifs en substantif venant du coeur, du profond de l'aorte, ça me dérange, ce plat, ce large, tout ce vaste qui insiste, ce gras coronarien, qui persiste et signe en créant chez le lecteur une résistance puritaine. Pourtant relu d'une seule traite «Le moulin de Pologne», pas une once de psychologie, des caractères coupés à la hache, d'autres à la hallebarde, la litanie des malheurs et le combat contre l'ange. J'ai détesté le petit court-métrage des
Deschamp, costume Deschiens, les pieds, chaussettes et sandales,
sous la table, boudin brûlé et purée dans
la poêle sur la table, reste de fécule aux commissures
des lèvres, avant le beau film «Les choristes»,
la purée en grumeaux , rancune taiseuse, comme un cochon
méchant et sempiternel qu'on saigne ad vitam en chapelet
de boudins faux-populaires, une litanie mesquine, c'est bassement
ressassé, c'est mauvais. Ce sont les mêmes qui font
des interviews chicos dans des lofts zen et se réclament
de J. Tati, ce côté, moi aussi j'adôre le
peuple, il me le rend bien, ce côté là, le
troisième degré de la vilenie intellectualisée,
je n'aime pas du tout. On ne peut s'empêcher de sourire
en douce et cette connivence de dessous de toile cirée
est une belle saloperie. On repense aux loges de concierges photographiées
pendant des années par Michèle Vigne, l'esprit
allègre, modeste et généreux des loges de
concierges, bien loin de la récupération d'«Amélie
Poulain», ce bric-à-brac de choses peintes, mortes
et resservies vernies, dînettes en Sèvres ébréchées
qui datent, sulfures et tableautins de tapisseries patientes
au point de croix gammée, trophées de cerfs accablés
à l'encolure, pelles à tarte ouvragées en
béton armé et pomberie-zinguerie, Banania et cassonades,
sucre candi et mignonettes, pulls jacquards et point de riz,
Duralex et chromos larmoyants, rien des Deschamps n'est Duchamp,
rien n'est poétique, c'est le catalogue des fausses sentimentalités,
le répertoire accumulé des greniers bourgeois revendus
aux surenchères. A l'heure où la Turquie devrait rejoindre l'Europe, on voit sur le pont d'une rive à l'autre, d'étranges va-et-vient d'un âge au nôtre. On voit des portefaix torse nu porter des poids considérables, louant leur dos et leur force, le diable existe, la brouette aussi, un simple caddy, que sais-je, mais pas le dos, pas les lombaires et les cervicales forcenées, pas ces corps déformés, suppliciés, pas ce Mont des Oliviers habituel, pas encore et toujours l'esclavage, ce meurtre lent, toujours le même, à l'heure, la nôtre, européenne, civilisée et toujours barbare. Les yeux ouverts, Isabelle Dormion, 26 avril 2004 Dans un petit bois fleurant bon le muguet du premier mai, fête des travailleurs, deux hommes vivent tapis dans une tente, tenue propre, gardée au sec par un appareillage de feuilles en plastique habilement tendues sous un arbre qui soutient et protège l'habitacle. Chercher du travail est rendu difficile. Pas d'eau à proximité, à part l'eau de pluie, qui parfois se faufile le long des piquets de la fragile structure. Le temps d'arriver là-bas, à six kilomètres des premières habitations, les habits sont souillés par la terre, l'herbe mouillée, le trajet nécessairement buissonnier. Pas de présentation nickel, pas d'embauche. «Les aleas de la vie», dit l'un, sans insister, «ne pas baisser les bras» c'est tout. Au cimetière, les deux hommes peuvent tirer de l'eau au robinet municipal. Le gardien ferme les yeux. Dans un village du Maine et Loire, les Tziganes ont été raflés et envoyés à la mort. Un homme se souvient. Il parle. Il s'appelle Shultz. Il voit encore par les chemins creux les gens du village qui n'ont rien fait, rien dit? Ils n'on rien vu? Chez moi, à la porte, une petite plaque métallique garde le nom de Shultz. Nous l'avons l'aissée. Cet homme a brûlé tous ses meubles avant d'être expulsé. La terre réfractaire protégeant l'intérieur du conduit de la cheminée s'est fendue. Des marques laissées au plafond laissent penser qu'il a cogné le manche d'un balai pour communiquer avec les voisins du dessus. Le bruit, la rage, on ne sait pas. Personne ne dit rien. On n'en saura pas plus. Avenue d'Ivry, les fleurs de marronnier sont toutes tombées dimanche. Une rafale de vent les emporte dans un bruissement, une petite cavalcade au sol. Chaque pétale pivote et tournoie, l'épithélium translucide de chaque fleur, tout le long du trottoir jusqu'aux ateliers Panhard, reflète la lumièe rasante, toutes en s'envolant au ras du bitume frôlent le mendiant, ce bonze statique et son bol de métal où plonge son visage. A-t-il seulement, à disposition, deux yeux? N'ai-je pas plutôt rêvé cette scène avant de rentrer? Images proches d'ailleurs, Isabelle Dormion, 3 mai 2004 En surajoutant un filtre à l'objectif, le ciel aurait
pu être bleu. Les banderolles de drapeaux accrochées
aux réverbères de forme stylisée ne se détachent
donc que sur un ciel blanc gris. Voix singulières, Isabelle Dormion, 10 mai 2004 Valérie Lemercier refuse que son spectacle d'humour soit filmé. C'est comme si je couchais avec mon père devant ma mère tient-elle à préciser. C'est obscène. Voilà une personne qui ne plaisante pas du tout avec le sens des mots, quand bien même ce serait un métier, une source de revenus domestiques, ce serait une profession, la rigolade verbale, ces jeux et ces rires, cette provocation, cette plaisanterie poétique, ce funambulisme précaire sur la corde raide. Comprendre les paradoxes de cette artiste, montrer et démontrer sans soulever l'ourlet de sa jupe, c'est une gageure à l'heure actuelle. Dire que c'est un métier, ce serait oublier que dans l'apprentissage puis dans le bel ouvrage réalisé, cet artisanat d'art, il y aurait un honneur de compagnonnage, d'ouvrière aux mains propres, dans lequel nous pouvons saluer au passage la rareté du propos, l'intransigeance de la position, sur le fil du rasoir. «Non, pas ça!». Pas ce dévoiement hors scène, ce DVD superflu, ce blé à se faire sur le dos de l'artiste, cette exploitation hors propos de l'exploit drôlatique. C'est un métier difficile que de faire rire les gens à bon escient, en bonne intelligence, sans viser trop bas. Valérie Lemercier n'est pas dans la bimbeloterie, elle ne fait pas dans le colifichet, c'est dans le show-biz assez marginal, c'est une curiosité assez insolite pour qu'en soient repérées et l'enseigne et l'enseignement et la mercerie, établie à son propre compte, contradictoire, très privée et ouvertement publique. Nous la souhaitons définitivement dentellière. Dans l'acte, la parole et la culture, c'est le geste qui prévaut. Ici, ce matin, c'est la geste qui prime. Il s'agit de Maurice Imbert interrogé sur France-Culture, qui très jeune, accompagna le navire du général de Gaulle. La responsable de l'émission, dont le métier est pléthoriquement verbal, tient à faire parler, d'abondance, puisqu'elle réalise une émission horlogère, un héros dont le verbe est par essence économe, pudique, voire raréfié. Je fais donc l'épargne du propos édifiant, remarquable, pour arriver à la conclusion, la rareté de l'acte résistant. Au moment de délivrer le message aux nouvelles générations, la voix de cet homme -qui a préparé le débarquement hors tintamarre, sans tambours et sans trompettes, hors commémoration, dans la solitude d'un acte rendu nécessaire par la situation internationale, qui est resté à Londres, qui a laissé repartir l'ambassadeur et son personnel en France, qui a préparé la désinformation radiophonique à l'adresse des Allemands, qui a réussi à tromper leur vigilance, qui les a abusés en faisant croire que l'émission se faisait de Fécamp, cettte résistance solitaire, précoce, solidaire, anticipatrice, géniale et nécessaire la voix se brise dans l'émotion. Si la radio sert à quelque chose, c'est à ça. On entend très bien ce qu'il ne peut pas dire. La voix se tait. Il ne peut plus dire un mot de plus. On écoute ça. Non que le relais ne soit pas assuré, il est étonnant de voir lorsque les circonstances tragiques l'exigent des personnalités que rien n'avait prédestinées ni préparées à l'héroïsme, sortir du rang, se dresser seules contre la bêtise ou l'injustice, la cruauté, le terrorisme, les menaces de totalitarisme ou d'invasion pour mener une action silencieuse, discrète, flamboyante, muette, je dirais presque aphone, dans la violence, l'éclat métallique de l'insoumission, dans la solitude de contradictions réglées sans témoin, et dans l'action, faire, écrire l'histoire. Les commentaires, les analyses, les gloses et les exégèses, viennent après coup raconter l'histoire et la glorifier jusqu'à la légende et le mythe. Au moment où l'histoire se crée, l'acte nécessaire et vital met en oeuvre jours après jours, à la minute près, avec une précision modeste qui anticipe, régule, force, contrarie, contrôle et canalise l'événement que d'autres éclairereront jusqu'à l'illumination des feux d'artifice et bien après les festivités populaires de la gloire. Epigramme, Isabelle Dormion, 24 mai 2004, 18h19 Dépasse les roches, ces arbres, ce sont les vergers qui bruissent , tu vois de ce côté l'ombre allongée de Demeter et voici déjà les cerisiers chargés de jeunes fruits. Pourquoi hésites-tu? De la main gauche, prends l'écorce et emplis-la de cerises. Ce n'est pas moi, tu t'en doutes, qui pourrai dans la seule traversée, te rafraîchir. Nous avons dû gravir au soleil méridien les terrasses de l'esclepeion. Philomel de Kos (IV. 3) L'esprit de chapelle, Isabelle Dormion, 1er juin 2004 Quel mouvement perpétuel pousse à Paris les
uns vers les autres et les uns contre les autres? L'esprit de
chapelle. Si l'on appartient à l'une, on ne peut appartenir
à l'autre. Les codes de l'une ne sont pas les clefs de
l'autre porte. Adhésions, adhérences, cooptations,
collusions, exclusions, préséances, prestige, bouderies,
castes honorifiques. Croisant un jeune littérateur susceptible
de créer une jeune revue bourrée de talents et
d'ambitions, la question ne se pose même pas si je veux
ou si je devrais en être. La fuite ou le silence en ce
cas précis, seul recours possible et souhaitable. Abaissement du seuil de tolérance, Isabelle Dormion, 9 juin 2004 Souvent très urbaine et glacée, on peut penser
que je suis gentille. Je ne fais que manifester une exquise politesse
qui cache un certain détachement. Sur les plages normandes, Chirac, très poli a parfaitement accueilli notre hôte américain, le président Bush. C'est un exemple du haut degré où notre civilisation plafonne. Il faudrait enfin le conditionner dans une grande Performatrice Progressive linguistique, une sorte de caissson culturel, de telle sorte que par l'effet cumulatif de mots nouveaux d'un vocabulaire élargi nuancé et enrichi, il voie par un effet secondaire miraculeux son champ de l'intellect renouvelé. Il faut supporter les élections européennes. Pour quoi voter? On voit même un parti royaliste en blazer effrayant, sur fond sonore de kermesse, on voit mettre en terre à l'heure du déjeuner le petit coeur racorni du petit roi mort de tuberculose, orphelin, le pauvre, ce coeur ressemble à une escalope panée cheap formolisée. On doit supporter les premiers homosexuels mariés, on ne juge pas, on reste serein, en toute équanimité, et au moment même où on s'apprête à applaudir enfin le progrès social, on surprend les deux mecs, dont l'un en costard blanc crémière, se rouler une large pelle télévisuelle avec bi-intromission linguale apparente, on voit Mamère pleurnicher et ça non, non, non et non, c'est insupportable et grotesque. Fane club, Isabelle Dormion, 14 juin 2004 Le repos dominical ne va pas toujours sans quelques glissements
sémantiques. Alors que les Européennes vont leur
train d'enfer, les trottoirs de l'avenue d'Ivry ne désemplissent
pas une seule seconde. Cabas et filets, voitures diplomatiques,
camionnettes belgo-frontalières, autocars suisses, estafettes
luxembourgeoises, tout le monde vient s'approvisionner en riz
par centaines de kilos, en durians et litchees, en raies, palourdes,
espadons importés, crevettes séchées, pinces
de crabes congelées, poissons-épées, poivres
variés, piments ultra-hot, sauces-diables et gambas par
quintaux. Poésie dans le caniveau, Isabelle Dormion, 30 juin 2004 Près de la Place d'Italie, sur le sol souillé, les gens vendent leurs objets pour ramasser en fin de mois quelques billets. Une sculpture en terre crue vernissée montre deux chirurgiens opérant un patient de petite taille et qui plus est sourd de naissance et arabe. Le masque sur le visage les fait ressembler à la famille Simpson. Le vendeur m'assure que c'est son père lui-même là-bas qui a modelé cette oeuvre modeste et nécessaire, louant les grandeurs de la science, où l'on distingue nettement le coeur, de la taille d'un plomb de chasseur, extrait de la poitrine, de la taille d'une cosse de haricot séché. C'est une des premières opérations à coeur ouvert, réalisée par le Professeur Barnard, ça douille. Qui est l'autre? On ne sait pas. Il ressemble à Roger Couderc, un hyperactif, un fêlé du scalpel, un pionnier de la chose coronaire. Et pour ça, cette urgence passéiste, il demande une somme exorbitante. On voit les fils, des petits pointillés, d'une suture en cours au moment de l'intervention, on voit aussi les pansements, et le maître de l'oeuvre, qui n'avait pas de four assez puissant, s'est contenté d'apposer un vernis à ongles rosé acheté à la droguerie voisine. Plus loin, sur la chaussée «les fables d'Esope», une édition ancienne destinée aux enfants, ornée d'excellentes illustrations, à la manière des contes tchèques. Le nom du dessinateur n'apparaît sur aucune des pages. Une seule lettre: I, flanquée de deux points de chaque côté et d'une sorte d'oeil à pouvoir magique égyptien. Le hérisson, juché sur un coq, joue du fifre devant une église à bulbe. Les fourmis viennent de Prague avant de venir de plus loin car «la fourmi d'à présent était autrefois un homme» J'achète l'ouvrage, bien que la dernière page soit déchirée : «Il avait soif de vagabondage pâture» béance. Le film «Sausade», aucun spectateur hormis moi, montre les joutes musiciennes à Montevideo. Une femme rigole sur un lit, refuse de répondre «ah, l'amour». Tout est dit. Pas de couleur locale, que la pauvreté, la violence, la vie trop rapide d'une ville qui engloutit, d'une ville sans pitié qui sauve de la misère et qui tue les plus faibles. Le film de Vincent Barré, à la vidéothèque des Beaux-Arts, «Hamer», surprend par son laconisme. Ce n'est pas l'exotisme esthétisant des camions d'un Pakistan fraîchement ripoliné, en interlude. Les successeurs de Jean Rouch ne sont pas précisément là où on les attendrait dans la pénombre désertée. Un autre film de Barré, «fragments d'un paysage», ne dit non plus rien de trop. Parfait. Des chiens, ceux qu'on voit partout quand on voyage à pied, ceux qu'on éloigne le soir à l'approche d'un village. Des murs. La pluie. Des silhouettes passent, des humains, les mêmes, courbés par la tache, fatigués par la vie. Récit par défaut. Il ne raconte pas ce qui s'est passé pendant les trente années qui séparent le premier du dernier voyage. Il ne livre rien, le temps est passé, ce n'est pas un temps révolu, c'est un temps nécessaire pour que les gens et les choses changent ou disparaissent. Cet appel à l'intelligence du spectateur éveille quelque chose. Depuis longtemps je n'avais pas été aussi intéressée, non par l'image, mais par ce que ne disent pas les intervalles sans violence d'un temps réel, trente ans, entre les images. Il faut ce temps, tout ce temps, pour qu'une écriture soit à ce point lisible et si concise. Quelque chose se lit alors instantanément, qui va droit au coeur. Le temps d'un souffle, l'esprit, en quelques secondes d'une ellipse, c'est un style, c'est une exigence esthétique fondée, structurée. Mon idéal, Isabelle Dormion, 5 juillet 2004 L'émission populaire «c'est mon choix»
présentait il y a peu une brochette de jeunes gens, normaux
à tous points de vue, c'est-à-dire l'oeil bovin,
certains avec casquette, gratifiés de la compagne de leurs
rêves. L'équipe de réalisation avait donc,
comme l'indique sa fonction, réalisé un rêve
en catimini, c'est-à-dire en coulisses, avec des professionnels
de la chose rêveuse et de la machinerie onirique. En ignorant,
bien entendu, qu'un rêve réalisé est souvent
un horrible cauchemar. On a donc vu défiler des jeunes
femmes charmantes, normales, dont l'une avec une robe noire et
un sourire, dans la vie civile, transformées en clones
de Mylène Farmer, Britney Spears, je ne sais quoi encore,
se dandinant éhontées avec des perruques pétassières
devant leur boyfriend, les yeux brillants et quasi érectiles.
L'une, qui avait auparavant, grâce à l'assistance
chorégraphique, appris à se déhancher en
se mouvant, grâce à l'art de l'effeuillage public,
attrapa son boyfriend par la cravate pour l'amener vers d'autres
horizons, les rêves eux-mêmes, la piste du studio,
en direct, devant des millions de Français, des rêves
de boîtes de nuit alcoolisées en province. A l'un,
on demanda son idéal secret. C'était, on s'en doute,
Fernande en personne, celle de Georges Brassens. On déguisa
donc son amie j'extrapole- pour réveiller ses rêves
secrets, en grosse Fernande. Non, c'était plutôt
en Marilyn Monroe, la seule qui avait assez d'humour pour se
moquer de la mascarade et en faire un jeu, échappant ainsi
à la ressemblance aliénante qui lui était
imposée réglementairement. L'insistant contextuel et le sexuel, Isabelle Dormion, 12 juillet 2004 L'agression dans le RER d'une jeune femme avec jeune enfant
dans sa poussette, pré-supposée juive appelle ce
manifeste de poche, pliable et rendu pratique sous plastique.
Nous serions toutes juives, à plus ou moins long terme,
et certaines depuis longtemps si j'en crois mes expériences
ahurissantes quand (goy) je portais le nom de mon mari (Juif).
Si la condition juive était l'extrême de la condition
humaine, est-il besoin d'être juive pour qu'on vous laboure
le ventre, qu'on vous viole ou qu'on vous tue? Nenni. On peut
être un chien. C'est suffisant. On a vu récemment
des petites filles, comme dans les contes de Perrault, une bonne
dizaine, disparaître dans la terre, anéantites par
des ogres modernes, des types comme les autres, banals comme
mon voisin. L'une a été enterrée telle quelle,
c'est-à-dire debout. Etait-elle juive? A moins qu'elle
ne fût Palestinienne? Ou Turque? Que nenni! Cette jeune
femme du RER, dite par les délinquants, la jeune bourgeoise
du seizième, n'était donc pas Juive. C'est une
erreur d'appréciation non négligeable. C'est une
erreur de jugement. Son agression n'est donc pas justifiée
par l'antisémitisme. Il s'agit d'une erreur. Excusez-nous,
nous pensions que vous étiez juive, du Sentier, de Belleville,
de Deauville, et nous ne pouvions pas imaginer que vous ne l'étiez
pas, Dans le contexte actuel où le Parlement élabore
une loi sur le racisme, l'homophobie et le sexisme, cette agression Dans le contexte actuel, j'avais témoigné dans
une affaire de violences physiques entre deux hommes. La victime
avait Dans le contexte actuel, la vérité étant
difficile à prouver, reste à démontrer une
évidence. Ce crime accompli sur un Faut-il rappeler, une fois encore enfonçant le maillet
lourd, ce contexte à la fois moderniste, banalisé
et régressif, C'est ainsi que dans le contexte actuel, pour indigner l'opinion
publique sur un crime commis par des brutes sur une Vacances impersonnelles, Isabelle Dormion, 6 août 2004 Dans une même rame voisinent Visage convulsé, l'asiatique à tics A la lippe une feuille de peuplier, le barbu d'eaux mêlées Danube? Les alluvions. De très anciennes illusions. Et dans la mer toujours elles se déversent. Comme harnachée, la seule vêtue de neuf, A l'aide ! N'est jamais transitif direct le verbe clairsemer. Très durs, caramels Dupont-D'Isigny. Oui, les ratiches,
oui, vous, celui du strapontin! On peut, on doit dire «et ce jour-là (jeudi)
une éclampsie la fit clamser». Dans l'indifférence. Rare cette occasion sentencieuse de sussurer en particulier Les gardiens de l'Eden, Isabelle Dormion, 15 août 2004 On peut trouver aux abords de Chartres, sur une voie ferrée
désaffectée, les vestiges d'un verger. Le hasard des lectures me fait reprendre «Réflexions sur la guerre, le Mal et la fin de l'Histoire» de Bernard-Henri Lévy, au moment même où ce nouveau génocide d'un camp du Burundi fait dire à un responsable politique rwandais constatant l'étendue du désastre: «Mais comment peut-on imaginer ça?» Non seulement on ne peut pas représenter ça, mais on ne peut pas le penser. On ne peut pas le voir. On ne peut pas le regarder. On ne peut pas le dire. Les caméras montrent des étoffes chamarrées qui cachent ce qu'il reste des corps mutilés et carbonisés, près de ce qu'il reste des réfugiés, une batterie de casseroles, ce qu'il reste, inoxydable et quotidien. La marmite et l'exil. D'autres images du reportage montrent encore, désignent toujours des femmes hurlant, d'autres frappant la terre de leurs poings, y enfouissant leurs larmes et leurs cris. Dans cet ouvrage de Bernard-Henri Lévy, parcouru en diagonale et en plusieurs sens, jouxtant sur le bureau le livre de Reza sur Massoud photographié pendant des années, il me paraissait intéressant de mettre à l'épreuve l'image bellissime de l'héroïsme éclairé, distingué et cette réflexion post-althussérienne, déniaisée, mûrie, mise à l'épreuve du pire. Les faits sont têtus, obtus, pesants, affreux. On trouve un portrait d'une kamikaze (très belle) repentie attendant un visa pour l'Europe. Une jolie kamikaze changeant d'avis. Pas la mort, plutôt la vie (Eros). On trouve un répertoire halluciné des maux de l'univers. Des questions s'ouvrent, qui ne trouvent pas là de réponse. Il est facile de retrouver les images approximatives du philosophe en 1980 comparant la guerre nucléaire à l'Opéra et la guerre classique à la musique (classique). Cette métaphore curieuse liant l'harmonie à la destruction nous faisait prendre Lévy pour un crétin futile et vain. Ce qu'il n'est pas. Ce qu'il a vu dans son infatigable ubiquité l'a non pas édifié mais troublé. C'est déjà mieux. La musique et la guerre, l'esthétique soldatesque, Clausewitz, Malraux, l'Espagne, Montherlant, l'ambiguité germano-pratine, l'appareillage théorique, tout fout le camp. C'est de mieux en mieux. Il quitterait enfin l'adolescence tardive, scolaire. On lui flanque dans un taxi un blessé au teint gris qui crache le sang. C'est encombrant. Caillots. Kalachs. Non le penseur mais l'Ahuri, et le plus faible de la nature. Il compte les morts de faim, il voit des cohortes de femmes efflanquées, les seins vides le long d'interminables pistes menant à d'improbables ONG, il rencontre des chefs de guerre fourbes, il confronte ses idées aux faits et il ne reste rien qui tienne la route. Pas de visions. Il ne voit pas. Les héros sont fatigués. C'est un penseur. Il tente une approche phénoménologique de la Chose. Impressions. Il reste une nomenclature des hurlements, il ébauche la geste moderne de l'horreur et de l'abomination. Il ne conclut pas. Il annote. Ces reports surajoutés sont des séquelles de la pensée or la pensée ne survit pas à ce voyage nocturne. Il évoque parfois Louis-Ferdinand Céline, Proust, les tirs dans un ciel d'artific |