|
Expérience les Turbulences précédentes:
Lire les Turbulences
précédentes:
voir aussi: Turbulences précédentes:
Turbulences |
Le sol ou l'asile, Isabelle Dormion, mail 3 Mai 2002 Une femme, la soixantaine, les bras
découverts, chemisier rose à manches courtes, chante*.
De retour en Algérie, lors d'un concert, un inconnu, à
la fin de la soirée, tire sa robe et lui fait un signe
éloquent: lame sous la gorge. A la caméra, des
deux mains frappées perpendiculairement, elle dit laconiquement
sa fuite en France, le deuxième exil, le retour, la défaite.
Plus de figuiers, plus de jardin, plus de fruits mangés
à peine cueillis. Lyon, les rues vides, "l'heure
du retour est venue, je pleure". Un pont. Rues désertes.
Pluie. Près de la Tour Tokyo, la rampe
d'accès vers le Centre de Sécurité Sociale
est empruntée par tous ceux qui se dirigent sur la dalle
des Olympiades. Coiffeurs asiatiques de la Galerie, accidentés
du travail à roulettes motorisées, dont une femme
handicapée, qui se poste à l'entrée, et
propose à tous les passants une documentation des Témoins
de Jéhovah, sans prosélytisme, le visage habité
par quelque songe étrange. Des camions de tournage sont
garés là depuis plusieurs jours. L'équipe
technique est discrète. *France 5: "Les Algériens
de Lyon", Jean-Bernard Andro Une amie me dit, non pas sa honte mais la peur, la terreur au ventre. Connaît la haine rampante, innommable. Ne savent pas ce qu'ils font? Est-ce possible? Comment y aller demain? Promptement. Ensuite, on rejoint les autres. Les autres, cette semaine, où étaient-ils? Quels autres? Les nôtres? Tous étaient sortis de leurs terriers, apeurés, aveuglés, glapissants au Trocadéro, Line Renaud main dans la main avec Rouget de Lisle, gorges déployées, réveillant de ces clameurs tardives Gainsbourg sous la terre patriotique. Que dit Simone Veil? La première, jadis, à vouloir barrer la route au borgne rondelet, ce maiîre fromager, histrion, renard et corbeau. La première à flairer le péril, alors que Le Pen n'atteignait pas encore un taux minimal aux élections. Elle n'est pas morte que je sache! Tous les autres reviennent, qu'on croyait en retraite. Giscard, impitoyable, avec ses tableaux, la France 12ème sur 15 à l'Europe, en très mauvais état, d'après lui, cancre, très loin du rattrapage. Il reprend exactement là où il l'avait laissé le dernier conseil des ministres avant Mitterrand : l'état de la France, l'état des lieux, notre propriété foncière, collective. Ce matin sur Europe 1, le Directeur d'une grande agence de publicité donne son avis sur les slogans politico-publicitaires. Les gens, dit-il, ne lisent pas les programmes pré-électoraux glissés dans les boîtes aux lettres. Ils n'y comprennent rien, dit-il, ils s'en moquent. Trop compliqué. Un bon slogan, à l'américaine. Une bonne association slogan-image. Prend les gens pour des débiloïdes profonds, irrécupérables, récupérés par n'importe quelle idée motrice, mobilisatrice. Les mots fédèrent. Moi, j'aime le mot "désormais" La fiction peut-elle rejoindre la réalité,
s'y coller, en altérer la lourde permanence? J'en ai eu,
dimanche 5 mai, la preuve tangible. Au moment précis,
où, sortant de l'ascenseur, j'enfournais dans la poche
droite de ma veste grise passeport et carte d'électrice,
j'aperçus, plantée avec un chien folâtre,
une femme rousse de taille moyenne, juchée sur des talons
aiguilles, jupe trop courte, veste cintrée, lunettes paysagistes
à effets miroitants, strass de star et montures pailletées,
tirant la laisse, Illustration modeste des expériences de ce journal prospectif. Quels effets? Quelles limites? Les mots, quel chemin font-ils? Un jour, m'apprêtant à
revoir le film de Jean Eustache "La maman et la putain",
j'entre dans un grand café du boulevard Montparnasse et
commande quelque chose en attendant l'heure de la séance.
Devant nous, Antoine Doinel, Jean-Pierre Léaud, seul,
plus vrai que nature, plus vrai, plus fictif que son personnage.
Passe une fille, qu'il reconnaît, il saute de sa chaise,
se cogne, sort, l'interpelle, agité, ironique, lui dit
deux mots, nous regarde, hausse les épaules et revient
prendre sa place derrière la petite table ronde, mine
sombre. Pour notre seul regard, un spectacle drôle et tragiquement
beau entre fiction et réalité. Peu de temps après,
la même scène dans le film. Un dimanche après-midi, il y
a quelques années, marchant dans Paris, je croise à
un feu rouge S.Beckett. Bousculades, entrechats, après
vous, je n'en ferai rien etc... en quelques fractions de secondes.
Regards. A ce moment précis, je me dis qu'il joue. Si
Beckett est tel que je sais qu'il est, il va tourner une fois
encore autour du Lion de Belfort, simplement pour signifier qu'il
a joué. J'ai tourné aussi. Lui aussi. J'avais raison.
Il était comme je le pensais, ni plus ni moins. Tragiquement,
gratuitement tournant en rond. Pour rien.Comme ça. Un samedi, il a très longtemps, permanence rue de Grenelle. Quelqu'un au téléphone. "C'est le Président". " Excusez-moi, Monsieur, le Président de quoi? ". "LE président!". Aurait dû répondre comme vous et moi, "... de la République". De quoi sont les pieds? demande le militaire au conscrit, brave soldat au front bas. L'objet de soins attentifs. Voilà une réponse intelligente. Quand on me demande de quoi je suis présidente je réponds fièrement, menton dressé, les yeux brillant de mille et un feux fichés dans les yeux ternes du vis-à-vis, jugulaire au menton, "de l'Association des guitaristes flamenquistes féminines de Vitry-sur-Seine, première classe!". Comme je suis aussi seule membre, je suis au moins tranquille de ce côté-là. Je ne réponds pas comme le roi fou de Pirandello. Les politiques se prennent pour eux-mêmes jusqu'à perdre toute identité, toute pensée, toute parole vraie. Parlent d'eux à la troisième personne. Je me souviens d'un, singulier, qui crachouillait ses discours en faisant grincer les lames du parquet. Il s'exerçait. A quoi? L'autre, Douste-Blazy, qui boude parce qu'il voulait être premier ministre ou rien! "Non, merci, finalement, je préfère rester à Toulouse", la belle ville rose, comme Claude Nougaro, sans le style, sans le swing, sans le rythme, sans les rimes, sans le talent, sans la vie, sans rien pour sauver du dépit narcissique, de la chute orgueilleuse, du néant. Personne au théâtre n'oserait dire de telles âneries. Le Pen, à propos d'Alliot-Marie, à la Défense: "J'ai toujours aimé les cantinières!". Ces luttes à mort de pur prestige. Comment s'habiller quand on a une telle fonction. Difficile. Talons hauts, talons plats, bottes, bleu-marine, gris-destroyer, un peu de blanc-linceul pour éclairer le visage, le rendre joyeux. Difficile. Ne pas trébucher. Attention aux marches. Attention aux terroristes. Ethnologue. Amie de R.Jaulin, qui voulait que je lui donne, (que je lui soumette?) l'ethnographie d'un Ministère, rigolade, pour qu'elle en fasse le meilleur usage, sans doute? Impubliable. Sourire, maquillage léger, et pas ce nouveau brushing, trop laqué, déjà blindé. Ne pas se prendre les pieds dans le tapis rouge. Arafat, Sharon, Bush. In "Le festin du commandeur"
de Mario Soldati - Poche: Le soir des élections, les cameras cherchent l'image. Pluie. Pare-brise. Sols brillants. Véhicules parcourant la ville. A moto, le parcours triste d'un livreur de pizza, sale temps dans les rues d'une ville trop connue, démystifiée par ses sens interdits, les raccourcis, les parcours initiés, le chemin le plus court d'un point à un autre, jusqu'à la République. Ce matin, nouveau tournage rue du Disque. Un étalage installé trop vite près de l'escalier roulant, en panne, entasse des pyramides d'oranges, des bâtons d'encens sur le trottoir, ces autels d'ancêtres placés d'ordinaire dans un coin des magasins asiatiques. Les figurants ont des habits élimés, minables, beaucoup moins élégants que ceux des vrais passants se pressant autour vers les magasins. Pressés, la petite foule obéit aux ordres. Escalader les marches trop hautes d'un escalier mécanique hors d'usage casse le mouvement d'une foule pressée, vaquant aux tâches ordinaires. L'exotisme est quotidien. Durians en vrac, oranges, liserons d'eau, toutes ces denrées, exposées en vrac en face des faux étalages avec ombrelles de papier déployées, comme dans une rubrique de décoration sont offerts à la caméra, à quelques mètres de là. Quel que soit l'angle choisi, les fruits et les légumes à profusion, réels, sont magnifiques, vraies denrées que les acheteurs asiatiques venus de l'Europe entière palpent, sentent, soupèsent, achètent. N'importe quelle image issue de cette réalité là, à quelques mètres du misérable décor, est belle. Je fais remarquer à l'une des assistantes que les associations chinoises refusent l'image d'eux, fausse, imposée dans les films. Ces clichés sont insultants. Elle rétorque que le cinéma japonais, effectivement, est très esthétique. Or, nous sommes ici en France dans un quartier habité par les chinois, les cambodgiens et les vietnamiens, et non par des Japonais. Porte-voix, agitation, frénésie de cow-boys hurleurs, cordons, cette façon d'occuper le terrain conquis non par l'image, non par le regard mais par ce pouvoir quasi délinquant d'une caméra. Les gens demandent: c'est la Télé? Qu'est-ce que c'est que ce bric à brac, ces trucs-là, mis n'importe comment? C'est une émission? C'est quoi? C'est Navarro? On ne peut pas passer? Il y aura du kung fu? Sur la Deux, l'annonce aux familles
de l'attentat de Karachi. Morts. Une femme, apprenant la mort
d'un proche, comme une bête hurle. Personne n'a coupé
cette image, personne au montage n'a demandé qu'on enlève
ce cri, horrible. Pourquoi les familles en deuil ne demandent-t-elles
pas que soit respectée leur peine, privée et qu'elle
ne soit pas montrée, livrée telle quelle, brute.
Les attentats sont violents, certes, mais la violence acceptée
des images qui sont assénées sans réflexion,
sans lecture possible, insensées, est devenue insupportable.
Ce matin, très belle émission à la radio sur "l'exode allogène des fourmis". J'ai cru, dans un premier temps, à un excellent débat politique, mené pas un théoricien magistral, imprégné de Weber et de Tocqueville**. Les fourmis, avec leurs petites pattes, leurs petites antennes et leur détermination mystérieuse, mûes par quelque signal, quelque nécessité dynamique, quelque contingence supérieure, migrent et ne repartent plus du lieu où, en groupe, elles ont élu leur nouveau domicile. Pourvu qu'un anthropomorphe (hallogène), de type R. Chauvin ou un éthologue de type C. Lorenz ne nous tombe pas desssus à bras racourcis avec quelque nouvelle théorie migratoire. Entendu sur la deux, en ouverture du journal, par Pujadas, "les biscottes n'ont plus la cote", à propos des nouveaux boulangers-artisans. Pas mal, insolent, impertinent, pour un beau premier jour de conseil des ministres. "Un mot, Monsieur le Ministre? Oui, je suis le garde du corps de Madame Bachelot". Ils vont les faire cavaler, demain, les gens des médias. Ce ne sont pourtant pas leurs serviteurs. L'indépendance de la presse. On peut toujours rêver, élaborer des plans sur la comète: si, une fois pour toutes, ou une fois de temps en temps, les médias ne jouaient pas le jeu des politiques et les boycottaient, s'ils faisaient tous diversion, si, unanimement, ils parlaient d'autre chose, comme la déambulation lointaine des fourmis, on pourrait enfin entendre dans ce silence assourdissant quelque chose de ce qui n'est pas dit. Bref, revenons à nos observations,plus minutieuses, dégrossies, rapprochées, distanciées, microscopiques, loupes en mains, dans le jardinet joli du mois de mai. Du pachyderme, du bovin, du boeuf, de l'éléphant, non! Pas la place pour de belles fables aux morales contendantes: s'il est, aujourd'hui, vendredi, 13h22, un faux-bourdon suractivé et vrombissant, c'est notre premier ministre brachycéphale. Les dossiers, les problèmes, les nécessités, les impératifs, les missions, les devoirs, les pensums, les réalités, concrètement, il faut les prendre "à bras le corps" A bracadabra? * "Qu'est-ce que la raison? La
philosophie nous en donne des définitions savantes. Soyons
modestes, tenons-nous en au plus simple: il ne s'agit que de
la bête. La raison est la faculté qui rattache l'effet
à la cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences
de l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte à
raisonner?" Dans "Essai d'introduction au projet
d'une métrique universelle"*, Jean Paulhan, grand
maître du langage, ordonne et prêche: "Fuyez
langage, il vous poursuit, poursuivez langage, il vous fuit".
*Les Cahiers du Nouveau Commerce - Supplément
au Numéro 58 - Paris, 1984 Comment reconnaître un anti-lacanien?
Comment le comparer judicieusement à un freudien, un kantien,
un sartrien? Jeune, j'ai déjà testé héroïquement
un heideggerien, ce fut une vaste sinécure, snob, très
drôle, pompier, il était en outre membre du Jockey-Club.
Ensuite, certaines d'entre nous parmi les plus vaillantes testèrent
qui, un lacanien de moyenne envergure, qui, un freudien de bonne
souche. Il savait si on le lui demandait ce que voulait dire
"Spaltung" sans sortir l'Assimil, ni de ses gonds. * A signaler, dans "Les Echos"
du 10-11 mai, un article de Jean Tournon, directeur de recherches
à la Fondation Nationale des Sciences Politiques: "La
propension technocratique" Est-ce d'avoir vu le soir "Trafic"
qui me valut le matin ceci : au moment même où je
passais de l'extérieur à l'intérieur du
métro, à l'aide d'un ticket de carte orange, d'un
titre normal, tribut mensuel au véhicule, je me fis coincer
en une fraction de seconde par les deux portes qui se resserrèrent
sur ma poitrine d'albâtre comme une mortelle tenaille.
Souffle coupé, je demandais aux suivants: "Mais bordel,
faites quelque chose, je suis coincée". "Soyez
posée et pondérée!" disait,déjà,
à mes Arrivant à destination, transportée
par cette grande chenille souterraine puante, un black monumental
m'offrit à la sortie un petit journal, appelé bien
à propos "métro". Je m'extasiai sur le
génie créatif des concepteurs d'une telle merveille.
Je pus, le temps de viser juste dans une poubelle, vérifier
l'orthographe de Kaurismaki (5ème sélection au
Festival de Cannes), vérifier l'augure d'un horoscope
consternhâtif "Vous pensez avoir la capacité
de transformer les sentiments des autres", je sentis gonfler
en moi cette impression, tempêtueuse, canaille, délinquante,
d'influencer les trois quarts de la planète -pouvoir quand
tu me tiens, je ne sens plus ma force-, constater qu'Armani s'habille
lui-même, il ne risque pas la faute de goût, c'est
ce que je me dis en écrivant des insanités tous
azimuts. Jaulin disait "calembredaines", je lui répondais
aussi sec: "Bigre!". Carambar, calembour, bedaine,
fredaines. Il disait aussi "carabistouilles" pour évoquer
les miasmes politico-putrides. C'est quelqu'un qui avait ce goût
ludique des mots précis, joint à l'usage des idées
justes. France Inter, par la voix suave de Jean-Pierre
Coffe, raconte la vie houleuse de l'escargot de Bourgogne. On
apprend de belles choses. Comment il est élevé,
comment avec ail et beurre, il est accommodé, comment
il se reproduit bien qu'hermaphrodite, dans quelles conditions
requises, humides, d'où il vient, son origine, de Bulgarie,
Turquie, jusqu'en Bourgogne. A pied? Epopées. Cinéma rose célavie. Fiction.Réalité. Blacks goudronnant une rue, à Sully-Morland. Camera. L'image capte sous la pluie, noirs sur noir, chaud et brillant. Je tiens un grand parapluie pour protéger la caméra. L'un d'entre eux ne veut pas que ce soit vu au "Journal", telévisé, sans doute. A dit à sa famille qu'il travaillait dans un grand hôtel. Portier. Ce n'est pas le but. DM lui parle en le filmant. Ce n'est pas l'objectif. Ils demandent tous "pour quoi faire?", pour savoir comment se font les choses, comment le travail se fait, comment les routes, les rues se font, sur lesquelles demain on marchera, sous la pluie, la nuit. Ils rigolent. Celui qui devait travailler dans un grand hôtel aimerait nous en dire plus sur son mensonge. On lui dit qu'on aurait fait la même chose. Ce n'est pas un mensonge. A peine une légère altération de la réalité. Fiction. Portier, ouvrir, fermer, ouvrir, bonjour Madame, un taxi? Oui, Madame, je prends le chien. Est-ce une vie? Surtout que personne là-bas ne le voit. Que personne ne sache. Invisible, anonyme, indigène, on ne voit que lui, triomphant, hilare, en sueur dans les fumerolles infernales. Interviewée par la Une sur les
démarches administratives d'une procuration, à
quelques jours du 21 avril, la cinéaste, cadrée
dans un angle intéressant, à contre-jour près
d'une fenêtre, à la Mairie du 13ème, énonce
clairement les difficultés, dissuasives, pour l'obtention
de cette fameuse procuration. C'est archaïque, précise-t-elle,
ça va coûter cher à certains candidats, elle
montre les formulaires, le système des envois recommandés
avec Accusé Réception. Elle argumente, clairement,
le préjudice Pour le documentariste Wiseman, nous avions fait une affiche d'un rhinocéros enfonçant une porte ouverte sur un mur de dentelles roses. On m'a dit: "Quand allez-vous enfin arrêter ça?". Ce journal. Les collages. Flamenco. Les trucs. Pour quoi faire? Savoir comment se font et défont les jours. Difficile d'arrêter le cours de la vie, qui sans nous, avec nous, indiscontinuement va son train d'enfer. Je reçois un e-mail : j'ai l'honneur de vous communiquer ma nouvelle adresse Internet, ça se communique, c'est ça qui se communique, l'honneur d'adresser ce qui se file, comme une MST. Accusé réception. OK, Bien reçu 5/5 nouvelle adresse. Et c'est ça, le progrès! Je préfère le pigeon iranien, bagué, courants et vents porteurs, qui revient exténué là où il doit retourner, message enroulé à la patte, huit mots sybillins d'un poème d'Hafez. Au festival de Cannes, une femme extravagante,
habillée tout en rose, capeline de star, hystérique,
fait son intéressante devant les caméras. Le présentateur
TV, d'abord indulgent, s'énerve, derrière les petites
lunettes de soleil rectangulaires. Faites quelque chose! Qu'on
la vire! Nuit à l'image. En trop. La vie en trop. Enlevez.
Coupez ça. La vie, coupez. Taisez-vous. Silence. Coupez Requise il y a peu de temps pour décrypter les cantilènes raps, j'ai constaté que les rimes taillées au cordeau, travaillées au dico, chaque mot, chaque phonème, chaque syllabe donnaient lieu à un travail considérable, sur table, une oeuvre d'écriture, très éloignée de l'idée de violence primitive, primaire, imposée à priori et reçu à posteriori par ce ventre mou de l'opinion consensuelle. Queneau sans Gallimard. M'ont appris quelque chose. Un tour d'avance, non dans la fuite, mais dans la fugue. Un tour d'avance, talonnés par leur adversaire culturel de classe. Plus rapides que la musique, les mecs. Samedi, sur l'ancienne voie ferrée
de la petite ceinture, un groupe de graffeurs peignait les murs
proches de la gare de triage de Bercy. De l'autre côté,
l'ancienne gare de Charenton, celle des bus pour l'Espagne et
le Portugal. Le tracé, le graphisme, les harmonies de
bleu, gris et violet rose, étaient, dans la canicule,
dispensés de tout commentaires esthético-déconnatifs.
Trop chaud. Lumière blanche. Torses nus. J'avais soif.
Mirages sur la voie désertique, herbes chiches, pas un
souffle, tension, je siffle mon cheval dans la torpeur postméridienne.
"Cités oubliées". Gens oubliés.
Lieux entre la ville et autre chose. Plus loin, des enfants d'une
dizaine d'années, dont deux vigiles prêts à
donner l'alerte, faisaient brûler des cageots. Plus haut,
sur la passerelle surplombant le petit jardin ouvrier, autre
école, autres murs, un groupe de scouts chantait sans
entrain, mené par un chef plein d'allant, l'arrière-garde
poussée par deux grosses filles en jupes culottes de toile
beige surmontées de fanions verts et orange. D'autres, choisis pour leur goût
des sensations fortes, leur curiosité et un zèle
tout expérimental, martial, ont chanté la Marseillaise
devant Chirac. L'occasion pour les parents d'apprendre les paroles
une fois pour toutes. Evocation d'encres violettes dans des encriers
de porcelaine, honte d'avoir par procuration citoyenne, poussé
l'enfant vers d'étranges, larges, avenues, celles des
Champs Elysées, vers d'insolites sensations. Lang, curieux,
posait des questions à tous, à chacune, se poussant
du coude "Nous entrerons dans la carrière".
Là, c'est moi, tu vois, c'est moi, je cours, j'ai failli
tomber sur l'autre de devant. Elle avait les chaussures de sa
mère, une taille au dessus. Debout depuis quatre heures
du matin. L'Armée, c'est ça. La Patrie, c'est ça.
Le Débarquement, on doit chanter? Non, pas cette fois,
le 6 juin, c'est l'anniversaire de ton papa, Happy Birthday,
une montre Dupont, ça suffira, et une génoise aux
framboises avec quelques frezhias, un doigt de champagne. *Saint Denis le Céphalophore,
le Saint de ceux qui n'ont plus toute leur tête, des oublieux,
des distraits, des migraineux. Le meurtre à l'arme blanche d'une
jeune fille de quinze ans à l'heure de la promenade par
l'un de ses amis, irréprochable, si calme, si gentil,
si voisin, alimente aujourd'hui les chroniques. Le sang a coulé,
la jeune fille a vu la mort glacée l'envahir peu à
peu : ça s'appelle encore l'agonie et c'est une sorte
de travail. Il faut partir, dans les meilleures conditions possibles,
sinon les pires. Après viennent les larmes, les fleurs
blanches, le tombeau, les larmes encore, le deuil. Comment se
nomme celui qui, envahi par une pulsion meutrière, passe
à l'acte? Un criminel. Imputer à la télévision
le passage à l'acte, aux images violentes, l'origine du
geste, c'est un peu léger. Demain, enfermement pour ces
jeunes, fragiles, qui en se cherchant trouvent un autre, qu'ils
ne reconnaissent pas. C'est la définition de l'aliéné.
Un autre. Ouf. Zarb. Naze. Etranger. Habité par un esprit,
dans d'autres cultures. Mu par un diable, s'ils sont légions.
On va supputer la préméditation, qui n'enlèvera
pas au geste sa folie dévastatrice. Chez moi, dans ma
cour, un tel geste est arrivé, poignard dans le coeur,
jalousie à vingt ans. Tous les gens, unanimes ont appelé
le geste "accident". Le coup est parti tout seul. Il
n'a rien senti. Il est mort sans se rendre compte. Un autre jeune
de ma cour, lui, plus chanceux, a glissé sur le ballast
à Massena. Happé par le TGV. Une si belle mort,
dit la famille, en jouant, ils se poussaient, c'était
pour rire. Quai verglacé. Il n'a eu le temps de rien.
Un jeu. Qui a dit que l'adolescence était le plus bel
âge? Niaiseries. La vie devant soi, Nike, Go-Sport, Porshe
à 150, je l'ai vue folle, un samedi, rue Nationale, la
belle affaire, pas toujours réjouissante, la mort en jeu,
jamais dite. Plus d'initiation, plus de défi, pas de confrontations,
pas d'occasion de se mesurer à la peur, l'angoisse, le
vide, la nuit, la souffrance, la patience, l'endurance, la force,
la faiblesse, le froid, le feu, la faim, la soif. Adolescence
sans confrontation. Banalités. Vie banale. Prennent une
arme, prennent ou perdent la vie. Un souffle et l'agonie. De
notre temps, vodka et roulette russe, on savait rire. Escalades
de précipices. Machines volantes qui nous envoyèrent
rompus à l'hosto. Coups et blessures. Injures données,
échangées, vengées ou pardonnées.
Limites franchies. Trangressions en tous genres. Angoisses mortelles.
Régressions. Morts en Solex. Armes trouvées dans
les blockaus, restaurées, essayées avec succès.
Amours impossibles. Amours interdites. Je me souviens d'un type
de bonne famille contraint de se suicider après un scandale.
"C'est très délicat" disait l'entourage.
Fils de salauds. Celui qui n'avait pas d'assez bons résultats
en Math Sup. Tête éclatée avec fusil de chasse.
Encore un accident. Fils de salauds. Pas rose tous les jours.
Nous en avions, je m'en souviens, des faits divers, un nombre
considérable. On pourrait faire un mémorial, un
grand mur de la Honte, une vraie Repentance de la Connerie Parentale
Chronique, des fleurs blanches en brassées, en gerbes,
à la jeunesse, mille couronnes et des millions de bouquets,
un autre monument symétrique, aussi, de la Connerie Juvénile
Aiguë, acnéïque, Acmée, une vraie Gouvernance
Adulte Durable, sans compter les virages pris à cent "à
l'heure où l'aube blanchit la campagne" et assombrit
la mémoire. Une bonne dizaine des amis ainsi partis trop
tôt, dont la disparition n'a soulevé aucun débat
de société. Des kyrielles d'anorexiques. Elles
n'ont pourtant pas regardé Scream, ces diaphanes. Certaines
meurent. D'autres essayent n'importe quoi, héroïne,
bouffée délirante, Sainte-Anne. Ensuite grandes
visionnaires mystiques ou petites obsessionnelles laveuses de
mains à perpète sous psychotropes. Une qui saute
du quatrière étage. Elle a glissé? demande
l'innocente. Non, elle a voulu mourir, sans savoir ce que c'est.
Elle ne sait d'ailleurs toujours pas. Elle a réussi. On
ne saura jamais ce qu'elle en a pensé. Au bahut antique où je vivais, il y avait une fille qui avait un curieux nom, redondant, Brigitte Brigeois, ou Claudette Claudius, avec des joues couperosées, des espérances, un bon jeu de jambes au tennis du Touquet, un père notaire, une mère au rire équestre et chapeau assorti. Un beau matin, passant devant moi pour aller vers l'estrade déclamer le Songe d'Athalie. "C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit, ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, comme au jour de sa mort pompeusement parée. Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; même elle avait encore cet éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, pour réparer des ans l'irréparable outrage. Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi", ni une ni deux, je lui flanquai mon compas dans les fesses. Hurlements! Surprise. Stupeurs! Je n'ai jamais regretté ce geste non-gidien, prémédité, froidement, justicier, en tout sadisme mesuré et concocté. Elle avait deux frères, l'un grand réussisseur en Droit, déjà futur notaire à 10 ans, qui portait toujours, moralement, comme introjecté, un noeud papillon, en toutes circonstances. L'autre frère, Francis, laissait sa braguette ouverte à l'heure du petit déjeuner et je déclinais poliment les tasses de chocolat crémeux et les autres viennoiseries chaudes qu'on nous servait gentiment avec des pincettes en argent. * "- Abner : De quel crime un enfant
peut-il être capable? Ce lundi de juin, quelle date sommes-nous?
Après le premier tour des élections législatives,
frais pour la saison. Ciel gris, indéterminé, rétif.
Demi-col roulé sous une veste chaude, sombre. Retour du
refoulé, ou début de dégénérescence
cérébrale? Difficile à dire. Où ai-je
déjà vu tous ces gens? Déjà vécu
ça. Passé lointain. Zones floues. Permanences de
cauchemar gris*. L'un en ballotage avec un autre. Serrés.
Sensation demi hallucinée d'avoir déjà rencontré
ailleurs ces figures fantômatiques en costard qui se hâtent
excitées vers la Chambre des Députés. Où
Donc? Ces voix, où les ai-je entendues? Pénible. *"Le Héron" Vassili
Axionov Actes Sud p.69: Une universitaire revient des îles
grecques. Mykonos, que des boutiques de colliers, l'île
du "Grand bleu", Amorgos? Je lui demande, Paros? Antiparos?
Non, le Grand Bleu. "Deux pointes avancées, qui dressent
face à face leurs falaises abruptes, rejettent au-dehors
les colères du vent et de la grande houle; au dedans,
les rameurs peuvent abandonner leur vaisseau sans amarre, sitôt
qu'ils ont atteint la ligne du mouillage. A la tête du
port, un olivier s'éploie." L'île était-elle
encore en fleurs? Violence des images. Toujours la Deux.
Trois minutes, chronomètre. Peu recommandé par
le corps médical. Durand a des lunettes noires qu'il tient
à la main, dont il va rompre les branches, une chemise
blanche, un décor plus sombre, plus sérieux, plus
débatteur. Spécialistes de la jeunesse, spécialistes
réalisateurs, manque le CNRS, spécialité
icono-logie, manquent les CRS, les spécialistes en urbanités
jeunes. On remâche les mêmes clichés. La violence
des images crée la violence des petits enfants, les nôtres. Et la violence molle? Personne n'en dit rien. Un gros consensus digérant. On n'a pas fini. On commence. Violence du réel. Qu'on enlève ces musiques environnantes, ces parfums environnants, ces gracieusetés urbaines qui commencent à nous irriter. Même la sculpture de Dubuffet à Vitry, qui ressemble à une grosse giclée prolétaire de dentifirce Signal des années 75, a été refaite, replâtrée, repeinte, avec la fraîcheur mentholée de ses vingt ans révolus. Sinistre. A Jussieu, l'espèce de grosse médaille en béton-chocolat, trouée au milieu, zéro pointé, est refaite, poncée, blanchie à neuf, dans une semaine, de l'eau en jaillira, faisant frémir et grimper nos âmes au zénith. Violences. Il est question de supprimer le petit jardin alpin botanique du Jardin des Plantes, l'unique refuge après la mosquée et ses orangers. Que faire? Que dire? Violences blanches. Je ne peux pas aller pleurnicher sur les marches de la Très Grande Bibliothèque, ça glisse, on tombe, on a peur, il n'y a personne, il n'y a pas un café, pas une âme qui vive, personne, si une croissanterie ignoble et Truffaut, le grand plantier-buisssonnier pour résidentiels-secondaires, le magasin qui ne sait même pas vendre un arrosoir à un client primaire de bonne volonté jardinière. Ils n'ont pas d'arrosoirs. Violences atones. *Odyssée, Chant XIII - trad.
Victor Berard , Librairie Armand Collin Paris 1956 Vu dans le métro, sur une affiche
RATP/Culture: la poésie, par Claudie Haigneré,
cosmonaute, Ministre de la Recherche, "c'est comme un voyage
en apesanteur." Si Mme Haigneré allunissait, elle
daignerait nous en créer de plus allunissantes. J'ai vu place Saint Sulpice un poète de cent ans d'âge, dans une petite cahute en bois peint en vert sombre, une petite isba précaire, démontable. Tolstoï lui aussi se croyait immortel. Devant l'église, des enfants jouent au foot en ignorant qu'à trois mètres de là, une pléïade de poètes, des milliers d'alexandrins, des vers libres en pagaille, des traductions rares, des opuscules à foison, des cahiers rares et des livres minces par milliers se disputent les honneurs de présentoirs peu achalandés. On voit passer des personnages, des messieurs, la mine sérieuse feignant de ne pas regarder les livres, marchant en crabes, furtifs, verres progressifs, tenue de demi-saison, feignant de ne pas reconnaître les gens qu'ils n'ont plus envie de croiser depuis belle lurette. Tout, y compris le temps maussade, est dissuasif. La poésie est grillée. Certaines femmes ressemblent à des chanteuses lyriques à jupes longues, frangées, d'un âge dépassé. Certaines d'entre elles espèrent la pluie, pour que quelque chose arrive. Comme il pleut! diront-elles enfin. Acheté un beau livre de V. Segalen
chez Fata Morgana* En marge de la poésie, des slammeurs
sautent sur un banc et scandent les mots. Encore une chance que
psychotrope rime avec héliotrope. Dictionnaire des rimes. A la dernière minute, au pas de charge, une joute, chronométrée. Je note tout ce qui cogne. Ils enfourchent le banc comme une monture au galop. La distance, dit l'un, le baraqué, un brun, tu vois, c'est ça le plus dur. La copine en bas résille, plus Marlène que jadis, glisse de l'un à l'autre, silencieuse et ravie. L'un des slammeurs, troisième cycle d'anthropologie, méfiant, sagace, une rame d'avance, l'oeil à tout, l'oreille aux aguets, c'est pour quoi? Son avocat? Déjà? Et dans ton dos, tu vois ce qui se passe, face de cake contextuel, quand tu jactes et vitupères si juste, tu marques un but? Derrière eux, l'habitacle triste des dévotes de Maurice Carême, faces de. Intensité agressive. A peine le temps de noter des bribes de phrases. Les vestales de Carême fulminent. L'une, de rage, aspire un vrai yaourt à 0%, fruits des bois entiers. L'autre, tailleur bleu excédé, empile les invendus dans les caisses en lattes. "Nos bulles du pape soufflées
par le vent de nos histoires aux traînées honnies.
Un bouillonnement sensible harmonise l'arrivée des antipodes
aux portes de nos souhaits. Une paralysie ambulatoire précède
les déprocessions de nos enterrements calcinés.
C'est à chaque moment l'heure de ma mise en terre. Les
conduits caverneux de nos grâces bêchées nous
poussent vers de nouvelles possibilités -l'infinité
des options- (rayé), la guerre d'une comète où
s'étirent des galaxies entières. Un prince au royaume
ravagé par une peste -possédée- (rayé)
porcine, oui la vie assassine ce n'est pas une surprise quand
la vie a une cible son bras ne tremble pas quand elle vise -et
alors tout s'annule- les mots se brisent, c'est comme après
les (illisible) typhons(?). Rien ne bouge."* Gay pride, curieux ces gens, juchés
comme à Nice, sans le mimosa, certains en costume, démasqués,
sérieux et coincés comme des papes, d'autres en
paillettes, sexe en drapeau, les nounours de Cologne, bedaine
et poils au poitrail, les gays chrétiens, auréoles
de carton doré et suavités, les énormes
seins siliconés, tout un arsenal de cuirs et piercings,
une cohorte surréaliste, les préservatifs Manix,
des maillots moulants, des filles aux visages durs, certaines
quinquagénaires des poitrails triomphants, un bébé
en rose, présenté comme un Saint Sacrement. Le
père, frêle, le tient élevé devant
moi, le présente, félicitations, belle pièce,
deux danseurs lui font une ovation dansante, pink aussi, bisous,
une ronde gentille, la maman, mais est-ce la mère, rien
ne le dit, sauf la poussette, démontre aussi quelque chose,
ostensiblement, difficile à saisir, dans un défi
irascible sans adresse définie. Une exhibition devant
des gens bienveillants, indulgents, souriants, certains désirant
seulement passer du Boulevard Saint Germain au Boulevard Saint
Michel et vice-versa pour des motifs purement déambulatoires
et citadins. Je reçois un coup de béquille d'un
vieux traverseur de rue hétéro, je reçois
ensuite les mamelles d'une maghrébine -résolument
contre tout ça, c'est une honte- dans le nez, elle est
en jaune canari, ils sont malades, regardez comme ils sont moches,
ils sont fêlés, coup de seins, regardez, c'est un
scandale! Elle ne perd pas une seconde du défilé,
indignée, ravie, vertueuse, voyeuse, disant sa triple
répulsion au téléphone à son interlocuteur
domestique qui la somme de rentrer au bercail. Devant moi, une
musulmane pakistanaise en foulard, flanquée de son mari,
tenant un enfant d'un an dans les bras, rit aux éclats,
elle adore tout ça, elle n'a jamais rien vu de tel, elle
est aux anges, l'enfant hurle, les oreilles, dis-je, attention,
sourd, techno, hardos, sourdingue, pericoloso, décibels
à mort, take care, baisse définitive de l'acuité
auditive, sono d'enfer, enfance en péril, Unicef. Elle
se marre. I know, I know, et des boulettes de kleenex dans les
conduits auriculaires, lui sussuré-je? Vous ne pourriez-pas
faire ça? I know, I know, elle rigole encore plus. Si
les musulmanes voilées s'y mettent aussi, c'est à
désespérer de la dégénerescence.
On ne s'indignerait plus? Un gros flic en civil, en imper, tient
le carrefour, débonnaire. Le char des malades du Sida,
plus personne ne rigole, on voit passer la Peste du moyen âge
en meute horrible, pitié, pas ça, éloignez
ce calice, please! Or les politiques ne pensent pas, ils
agissent. On entend à tours de bras, à tours de
manivelles la chansonnette déjà remâchée,
et rabâchée, la ritournelle à quatre temps,
concret, action, oeuvre, réalité, vérité,
positif, union. Raffarin ose dire que la politique est la vérité.
N'importe quel spécialiste du langage connaît les
leurres et les mensonges de la parole poitevine, réthorique,
qui commence à se dévoiler, dans ses arrogances
chafouines. En évoquant d'une façon aussi cuistre
sa probable intelligence, il n'y a pas de plus grande volupté
à être pris pour un idiot par un imbécile,
le Premier Ministre montre non sa modestie mais la véritable
idée qu'il a de lui, celle d'une supériorité
faite d'une ambition démesurée, choyée,
cultivée, frustrée et jugulée pendant des
années et qui trouve sa mesure dans cet aveu, lors de
sa nomination "ça donne le vertige". Ce qui
donne le vertige, c'est l'idée d'avoir atteint un sommet,
d'y être installé, dans les hauteurs vertigineuses.
Un homme qui travaille, les pieds sur terre, un artisan du réel,
un commis, un missionnaire, un serviteur besogneux de l'Etat
n'a pas le vertige. Il soupèse les difficultés,
innombrables, il jauge les obstacles, élevés, les
surmonte ou non. Comme il l'avoue, il aime les stratégies
du pouvoir mais il dit aussi qu'il choisit le terrain, les gens-d'en-bas
(nous? ces gens-là?), le concret, le réel. Que
croire? La vérité. C'est un fait, indubitable -pics,
aiguilles et sommets- qu'il est au pouvoir, cette nomination
à L'un des politiques croisés à l'époque croyait que "Le nouveau Commerce", ouvrage posé régulièrement à la parution dans un tiroir, était un livre de marketing. Il a fallu le décès d'André Dalmas et une double page dans le Monde pour que l'un d'eux réagisse. N'a considéré que la double page, épaté. Jamais lu une seule page, ni même deux lignes, ni Starobinski, ni Artaud, ni T.S.Eliot. Rien. Détestent la poésie. Ne lisent pas, ou peu. Attali lisait tout. Orsena attendait le service de presse du Nouveau Commerce. Les autres, pas le temps. Toubon, un peu, curieux, sa femme, oui, de ci-delà, courant les galeries. Chirac a un liseur-résumeur à demeure. Qu'on ne dise pas que Raffarin est un intellectuel, c'est une insulte aux libraires. Certes, il est le genre d'homme rieur et blagueur qui peut citer Jules Renard, Courteline de mémoire ou Alphonse Allais pour amuser la galerie à l'apéritif. Il imite aussi très bien Jonnhy. Halliday, timide, venait nous voir, c'est vrai, bonjour mademoiselle, ou au revoir monsieur, c'est tout ce qu'il disait, les yeux assez lynxueux, pommettes acérées. Plaisanteries de vrp, je l'ai perçu, ce premier ministre, comme un beau-frère calamiteux, joyeux, machiste, inévitable, ce qu'il est devenu. Il est là, sans aucun doute, dans sa massive affirmation, (sa force tranquille?), charentaise et poitevine. C'est lui qui le dit. Qu'a-t-il donc fait, avec les oiseaux, les chasseurs, sitôt nommé? Changé la date. C'est ça la haute politique? Le choix, régalien, régressif. * "Tuez moi, sinon vous êtes
un assassin!" Ce sont les derniers mots écrits de
Kafka demandant l'euthanasie à son médecin, dans
un humour atroce et paradoxal. Qu'ingurgite donc tant Debré,
Président de l'Assemblée Nationale, en catimini,
à 19h23, avant sa brève prestation estivale? A
peine chaussées mes souples pantoufles du retour au pays
qu'elles se transforment illico en claquettes trépidantes.
La vastitude des paysages cévenols a vite fait oublier
la platitude des lieux dits communs, d'un crétinisme hautement
alpin. A peine pressé le bouton infernal du Journal de
la 2, j'entends, comme dans un songe creux et abscons, dont j'aurais
égaré les clefs dans les brouissailles maquisardes,
cet ancien ministre de l'Intérieur, anonner d'une voix
lente et sentencieuse, hachée, fragmentée -Picon
, Suze, Pastis ou Dubonnet?- : "il ne faut pas dire prisonnier
mais détenu". Le prisonnier* est l'habitant occasionnel
ou perpétuel d'une prison, le détenu est quant
à lui, contraint à la prison, c'est-à-dire
qu'il est obligé par les forces de l'ordre public, en
stricte application de la loi, pour pénaliser une quelconque
infraction, à vivre, limité dans ses actions et
contrôlé dans ses gestes, ponctuellement ou ad vitam
aeternam, dans un lieu dit carcéral. Fermé à
double tour. Bouclé. Bonnet blanc et blanc bonnet. *"Trois grands pendards vinrent
à l'étourdie *Malheurs d'un prisonnier *"Aux yeux des prisonniers, le
fer changea de face" in "Les fers" Agrippa d'Aubigné Les entrepôts de Bercy, rasés pour les besoins niveleurs de la vie moderne, gardent un vingtaine d'ormes témoins, quelques énormes tonneaux, dodus fétiches, les vestiges archéologiques des rails briqués à l'Ajax ammoniaqué dans quelques fragments de rares pavés authentiques passés à l'encaustique plastifiée, parfumés au crottin de cheval pour parfaire la nostalgie. Le reste est occupé par une faune dominicale qui déambule avant la séance de cinéma vers les salles multipliées et géantes. Tout est convivial, paraît-il. Les badauds peuvent s'attabler en masses réparties à des saladeries, des croissanteries, des grignoteries et quelques buvettes aseptisées servant, luxe inouï, du vin, dans, je n'en crois pas mes sens abusés, des vrais verres ballon, montés sur des vrais pieds. Plus loin, au-delà des ponts aux parcours néo-japonisants qui enjambent les fausses mares délaissées même par d'inavouables bestioles, d'abjectes drosophiles mutantes, une main potagère a planté des choux.montés haut et jouxtant dix plans de fenouil en graines, ils sont du plus noble effet végétal. On se croirait dans une revue de salle d'attente, chez mon dentiste lui-même, qui officie encore et toujours à Daumesnil, masqué. Ce préambule en lourds pavements d'époque pour extirper à la racine la manie botanique qui prolifère, ce danger irrépréssible, chiendent des années nouvelles, le paysagiste déguisé avec une néo-moustache derrière laquelle il planque son cynique savoir-faire, multi-récidiviste, opérationnel, un tablier bleu du métier, des faux sabots rassurants, des gants opérationnels qu'on dirait de boxeur-chirurgien-euthanasieur, et des paisibles bésicles en demi-lune qui lui confèrent une aura de niaiserie philosophique capable de susciter la confiance terrienne qui persiste, micro-résiduelle, dans nos fibres citadines dévitalisées. Rien n'est plus anodin que ce professionnel de l'espace vital, le nôtre, ce reste d'oxygène grapillé chichement. Il officie chez nous. Je l'ai vu dans ce qu'il reste du jardin, au bas de l'escalier, en tenue de camouflage, une serviette de cuir à la main, l'air d'un inspecteur des impôts surpris dans un sex-shop. C'était un paysagiste professionnel, mandaté. Simple visite de routine. Les élagueurs étaient passés. Il comptait les souches restantes et les beaux moignons au carré. Beau temps me dit-il en tapinois. Quels cons, lui répondis-je sobrement. Où sont les ramages d'antan? Il avisa une pie qui, perchée sur le muret de la venelle mitoyenne, cherchait sa progéniture et croyait déceler chez ce fonctionnaire un reste, un zeste d'humanité, un petit geste à son égard, un soupir, un simple regard, un remords, que sais-je, un souvenir, presqu'un regret. Le nid, par |