Turbulences, du 4 janvier au 5 décembre 2006
expérience en forme de journal, débutée le 7 septembre 2001
par Isabelle DORMION, dans le cadre de Paroles d'Indigènes sur Shukaba.org .
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7 septembre à 28 Novembre 2001
TURBULUN
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3 mai à 29 septembre 2002 TURBUL4
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10 mars à 22 août 2003 TURBUL 6
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2 février au 6 décembre 2004 TURBUL 8
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Truismes et vérités, Isabelle Dormion, 4 janvier 2006

Si l'on considère le représentant, le serviteur du peuple, dans le simple exercice de ses fonctions, une visite routinière à la base, on peut constater ceci, donné à l'information télévisée comme une image (JT), banale, évidente. L'image est informative. Elle dit. Elle participe à l'information de l'informé. L'informé est le récepteur. Le récepteur est l'électeur. Il se trouve que l'électeur peut être éligible s'il est candidat. Tout informé est donc informable, réceptacle sans fond. Tout récepteur peut devenir éligible, s'il se présente. Il peut devenir émetteur. Il suffit qu'il le dise. Il ne suffit pas seulement qu'il soit autorisé à le dire, il doit être agréé et soumis à des conditions précises. Un informé, soumis à l'information, peut devenir celui qui dit, et par voie de conséquence, active, celui qui informe. Il suffit qu'il le dise. Il suffit d'un moyen. N'importe quel support est moyen. N'importe quoi est media. Un Mur est support. Parlons aux murs. Les murs font la ville. Les murs entourent la ville. Escalader les murs couverts de mots. Certains mots sont des signatures. Certaines personnes signes. Certains signes sont des graphes. Parle au mur. Fais le mur. Hurle dans la nuit.

Griller pour moins que ça.

Si l'on considère l'image choisie par les médias, autorisée par l'acteur lui-même, on peut déduire logiquement qu'elle n'a pas été interdite. On peut penser qu'aucun motard n'est venu le matin au domicile du journaliste pour lui signifier que l'image, diffusée par une chaîne autorisée, est abusivement insultante. On voit un type boire dans l'exercice des ses fonctions. Ce type est le serviteur du peuple en exercice de libations. Il boit du vin de champagne dans l'exercice de la charge qui lui incombe. Il promet: «aucune dérogation dans la peine infligée». A qui sera donnée la peine? Aux punissables. Aux relégués. Aux infligeables. Aux affligés. Ce sont les bons voeux du Ministre de l'Intérieur dans l'excellence de ses fonctions.

Si l'on considère la banalité comme une évidence, on retourne se coucher. Je retourne au lit. Ne pas travailler sur le truisme. Rien à dire sur la banalité. En quoi une image insignifiante donnerait à moudre le grain. Je retourne au repos. Tout va dans le meilleur des mondes. Rien n'est à considérer. Rien n'est considérable. Une image n'est pas à considérer, parmi d'autres. Aucune image n'est à sélectionner. Celle-ci, pas plus qu'une autre. Celle-ci est banale. Celle-ci n'a rien d'exceptionnel. Ce type qui boit à la base, dans une visite de routine, au début de l'année, n'a rien d'exceptionnel. Serviteur de l'Etat en fonction. Rien d'exceptionnel hormis l'état d'exception. C'est admis. C'est donc admissible. Ce type est le serviteur du peuple. Notre représentant. C'est ça. Il a des manières de représentant, carré dans ses pompes cirées, une faconde de VRP, des gestes réassurés de commercial adoubé aux chants avinés de la base, cotoyée coudes à coudes «il est des nôôôtres!» non dénués d'un je-ne-sais-quoi, immédiatement répulsif. Je n'en voudrais seulement pas pour gendre, tant il me rappelle un certain beau-frère obligé, innommable.

Cherchons une terre d'élection avant que d'être contraint à l'exil si demain noblesse obligeait. Humanité est le mot qui échoit.


Portraits/collages/fictions, Isabelle Dormion, 10 janvier 2006

La banale

C'est une kolkhozienne blonde cendrée, chevelure raccourcie, comme sacrifiée, aux gestes réassurés de scientologue en rupture de banc, celui de toute chapelle en orthodoxie sociale.
Quand elle répond, elle dit, «oui, Chantal, oui Eric, oui, Christian, oui, Liliane, vas-y, je t 'écoute!» Le préambule annonce le contraire: non, non, non. Précise, obsessionnelle, cette réticence, dans le mouvement des cervicales. Figée.
Quand elle regarde, à la sauvette, on surprend deux prunelles fixes, deux pointes dures, deux reproches vivants.
Quand elle se déplace, elle se croit, elle le dit, elle ose «je vais faire une petite pause, je vais prendre une petite clémentine, ainsi font-font-font les petites marionnettes; je vais faire trois petits pas». Une petite maison de pain d'épice, tout est factice. L'ogresse n'est pas loin.
Ne prendrait pas (jamais) les vessies pour des lanternes. Pas d'illusions. Tout est là, cru, dans la lumière blafarde.
Quand on parle de Sharon, deuxième hémorragie, elle aspire le propos général, la préoccupation palestinienne, au particulier, elle le gobe, elle l'avale sans le peser, comme un oeuf cru. Elle a eu, le pauvre, (il est mort?) un oncle qui s'est sorti de deux attaques cérébrales du côté de Limoges, le côté droit du cerveau ravagé. Il surveille les canards derrière la clôture à l'aide de deux yeux pointus réchappés du désastre implosif.
Ne prendrait pas de gants. Le pire, que ce regard fixe suppute, est certain avant que d'être annoncé.
Quelque chose de paralytique.
Quelque chose qui freine et dans l'oeuf, gobe tout. Possible avalé par impossible.
Ennemie du risque, économe des gestes, avare de paroles, elle secrète, mortel, le poison lent de l'ennui, la maladie sporadique, anodine et rythmée, de la réticence.
Une folie raisonnable qui trouverait partout preneur. Le cadre ordinaire toujours s'y prête. La moquette est de couleur neutre. Tout est incolore. Fonction, fonctionnel. Appuyer sur le bouton. On appuie, on déclenche (la parole évidée?).
La banalité des propos, cette cruauté généralement consentie, prend les formes ritualisées d'une mise à mort. «Déjà, quand je l'ai vu, je n'ai pas rêvé, il appuyait quatre fois sur le bouton de l'ascenseur, c'est incroyable». Condamnation de la singularité.
L'anodin érigé en norme, pénalement exigible.
Inouïe, jamais entendue auparavant. Une première. Là manquent les mots, quelques phonèmes, non pour l'énonciation mais pour le salubre exercice de la pensée dans l'ordinaire des jours.
Perverse, la banale.
Toxicité du banal, alter-ego.
La pythie.
Arrogante, silencieuse, passe-muraille, elle n'est pas là où les autres l'attendent. N'est jamais là. Absente, retirée, traces effacées par la marée.
Agace. Horripile. Ce prurit quand elle entre. Balaye l'espace d'un regard. Les attitudes apprises, qui sembleraient conquises haut la main dans un groupe d'affirmation sectaire.
«Je l'avais bien dit!». Péremptoire. Annonce les catastrophes et dénombre les morts. Horrible. Terrible. Hallucinant. Incroyable. Abuse des adjectifs accolés aux adverbes. Effroyablement outrée. Ce mépris diffusé comme un spray, parfum synthétique des îles caraïbes, Bouddhiste, elle se réincarnerait en pieuvre ondulante. Cette façon d'occuper l'espace par de successives reptations du corps, en plusieurs étapes, mètre par mètre. Mystique du Mont Sinaï, elle porterait devant elle, paupières closes, le chef sur une vaisselle d'argent ciselé.
Volontiers, elle dit «aiguière». Honnit le mot «pot», hormis les «pots-pourris». Ses meubles sont recouverts de pétales de roses racornies dans des coupelles d'ambre translucide.
Oubliés sur une console cirée, des flacons de parfum en verre de Venise torsadé (*). Musc. A la limite de la préciosité. Des postures affectées qu'un mot trivial ridiculise: «thalassothérapeutique». A Perros-Guirec!
Perversité du maniérisme.
Perversité du dandy, son alter-ego.

(*) Ibn Battura, pélerinage à la Mecque 1325. «Ils font un grand usage des parfums, de collyres, et se servent souvent de cure-dents faits en bois d'arâc vert. Les femmes emploient beaucoup les odeurs et les onguents, au point que quelques-unes passeront la nuit dans les angoisses de la faim, pour acheter des parfums avec les prix de leurs aliments. Elles font le tour de la mosquée, toutes les nuits du jeudi au vendredi, et elles y sont magnifiquement parées. L'odeur de leurs aromates remplit le sanctuaire et, lorsque l'une de ces dames s'éloigne, les émanations de son parfum restent après son départ.»
A l'ombre d'Avicenne «La Médecine au temps des califes», publication de l'Institut du  monde arabe.
En pure perte, Isabelle Dormion, 15 janvier 2006

Portrait de l'un
A l'un je dis ceci à l'autre je dis cela. Ce qui est dit l'est selon le degré d'inclinaison. L'inclination n'entre pas en compte. L'un incline la tête comme ceci (j'incline, je montre), l'autre comme cela (j'incline, comme un volatile).
C'est aussi simple que ça.

Portrait de l'autre
Il est là partout à son aise. Il s'appellerait Damien (que ça ne m'étonnerait même plus). Il ne semble pas savoir qu'il est, comme tout un chacun, mortel. A qui appartient-il de le déniaiser? Séance tenante, à moi.

Portrait du tiers
C'est le cadet de mes soucis. Il est atteint de porosité. Tout l'effleure, une remarque, un mot, que sais-je? Son port de tête affirme l'idée d'un statut «savez-vous à qui vous avez affaire?». Non. Dépit. «Vous voulez voir mon permis de conduire?». Non plus. Merci.

Portrait de l'avide
Captatif, il en arrive à envier les joies simples du détachement. Tout ça en pure perte.


Tout un chacun, Isabelle Dormion, 17 janvier 2006

Le français moyen est le résultat d'une moyenne. La télévision s'adresse au Français-moyen par un moyen, dit medium. Ce Français ingurgite quelques heures d'un débit interrompu ou fluide, selon son caprice. Le caprice du téléspectateur est variable. Cette variable est mesurable. Les paramètres des fluctuations du récepteur sont calculables. Des calculateurs s'y emploient. L'audimat jugule et mate le consommateur de télévision plus qu'il ne le mesure. La seule parade est la suivante: ne pas regarder la télévision ou choisir la chaîne algérienne. S'y dessinent, proliférants, des détails que les loisirs permettent de relever et d'analyser. Ainsi lors d'une émission en direct de l'Algérie, la question à l'auditeur qui s'adresse au standard est répondue depuis la France en arabe aux animateurs qui l'ont posée dans un français impeccable et sorbonnard. Tout un chacun garde ici son identité (arabe, en l'occurrence algérien). Que dire s'il est berbérophone distingué?

Le français moyen est celui qui a voté non au referendum. C'est mon voisin, c'est une voisine de travail. Cet individu ne se reconnaît pas dans le portrait (moyen) qui est fait de lui; ce français (très moyen) dira que ce portrait est une caricature insultante qui ne tient aucun compte de ses particularités. Elle (il) dira que ses singularités sont des traits de caractère et que ceux-ci fondent son individualité. Considérons ces traits de caractères. Ils s'appellent caprices et ne répondent en aucune façon à ce qui constitue une identité, encore moins une personnalité. Allons plus avant.

Le français moyen le dimanche voit Drucker interroger joliment Sarkozy (rayonnant) avec un chanteur (charmant) qui s'appelle -sans même que je songe une seule seconde à vérifier l'orthographe- «Barbant-il-vient». Il serait libre de regarder ou non. Pourquoi? Le français moyen regarde. Il obtempère. L'audimat l'exige. On voit Drucker faire chanter cet individu dont le métier professionnel de la Sacem est de faire (produire, écrire, alchimie des mots) lui-même ses textes alors qu'il existe sur le marché des excellents paroliers dont le métier est de formater des machins, et lui faire dire ceci, avec une voix amplifiée, avec des musiques idoines, avec un micro sans fil, avec un salaire pour cette monstration négociée, devant témoins, les auditeurs, tous, comme toi, comme vous, comme moi, tous français moyens: «sa mère et moi sur la photo, le soleil pourquoi c'eeest-choooo? la vie c'eeeest-con la vie cébo».

Celui qui persiste dans l'épreuve est le français non pas moyen mais le français exceptionnel, qui se dit, qui se proclame, qui insiste, qui persiste, un homme comme toi, comme moi (?), comme vous autres, comme tout un chacun, il a un coeur, il a des aortes, il a des veines, il a cette chose qui palpite dans l'audimat (2007), il a un conseiller en com, il est humain, il est français. Ce français moyen, il est là, échantillon idéal, idéalisé, taille moyenne, cheveux bruns, normal, assis, détendu, c'est notre ministre de notre Intérieur à nous, les autres, restés chez nous, à la maison, entre nous. Bref ce Sarkozy, exceptionnel (présidentiable) mais commun (toi et moi) a une vraie sensibilité d'homme, un humain, on pourrait voir les yeux humides s'il le fallait, et ça «c'est énorme». Il a une vraie vérité et ça c'est colossal. Il le dit. Il exprime la vérité qui suinte*. Il a une vraie présidentiabilité et ça c'est faramineux. C'est incroyable. Il a une tête de faux-jeton, des yeux si-pangüs** (trop de blanc, pas assez de noir dans la prunelle aussi) et je ne lui donnerai jamais un rein moyen (à moi) même si c'est à titre exceptionnel et vital. Ce serait mon petit acte citoyen moyen à moi, moyennement contrepartie. Certes je passerais à la télé, on me verrait à l'hopital américain, Tom Cruise viendrait me voir en réa avec des orchidées, ma copine attachée de presse sur la 3 viendrait aussi, avec des pensées en pot et quelques bruyères sauvages arrachées à la lande, mais est-ce indispensable? Oui, oui, oui. moyenne, Française, je serais exceptionnelle. Je dirai oui, c'est indispensable de donner quelque chose à voir, on l'a vu dans les trucs à voir. Un rein, ça vient du corps. C'est du concret. C'est beau. C'est con. C'est rouge. C'est bien, ça draine. Le temps passé a regarder un chanteur qui endort le bon peuple de France, ça ne vient pas du corps, ça vient du coeur. Sarkozy le dit. S'il le dit c'est que c'est vrai. C'est possible. Ce coeur là qu'on voit battre en direct sous la morgue de circonstance étatique est d'une essence transcendantale, on le voit bien. Le ministre montre son coeur, en haut de (2007) à droite sur la poitrine. C'est donc bien d'un autre élan, sublimé, qu'il bat. On peut donner sa voix, on peut donner de la voix, on peut le faire, Lorie l'a fait, mais elle n'est pas venue ce dimanche, invitée, tant la pente glissante est perfide, Barbanvient s'époumone, il y arrive, lui, avec une obstination qui n'a d'égale que son sourire, hexagonal et sa chevelure, longitudinale, à la Léo Ferré, sans l'anarchie aux vents divers, sans les lits changés comme les corps échangés. Ici, sur canapé, rien, jamais ne change. Drucker aujourd'hui comme hier. La voix ne vient pas du corps, ni du coeur mais de la profession, des nécessités foncières et immobilières obligatoires.

Il (ce chanteur-poète) donne ainsi à voir son intérieur, et ceci au pied de la lettre, quelque chose qui n'est pas à l'extérieur, une maison (simple mais gentil'hommière jolie). On voit son privé. Le molosse est rentré aux abris. On voit un piano dans une salle de bains, c'est intérieur, c'est foncier, c'est foncièrement privé, quand l'inspiration vient dans le bain moussant, il saute à poil, il glisse sur le carrelage, il se viande la tronche, extinction de l'éternel sourire, et là, j'arrive, je lui donne pratiquement un rein, s'il le faut, celui qu'il me reste, ou ce qu'il veut, n'importe quoi d'utile, une main d'artiste, la gauche, je garde l'autre, l'unique, pour quelques arpèges mélancoliques «Silencio de alegria», et je passe à la télé. On voit chez ce chanteur que la porte d'entrée n'est pas protégée par des volets. Il donne son adresse. N'importe quelle racaille peut donc venir la nuit en mobylette à fond les manettes. Sarkozy est là, à ses côtés, c'est un ami désormais, presque un copain et bientôt une relation, plus tard son obligé, il l'en débarrasse promptement, du voleur en mob banlieusarde, et je dirai manu militari comme n'importe quel français moyen, à l'adresse indiquée, si le caprice lui venait de venir niquer le second piano d'appoint avec une masse et dérober la cafetière expresso gadgetisée. On voit posée à côté du vrai chanteur-poète dans son intérieur mignon, là, mais où est le chien de Drucker? un instrument, une guitare. «C'est beau une guitare la nuit». On arrête, on agrandit l'image. On voit avec des yeux moyens de français moyen que la guitare n'a pas de cordes. C'est une fausse guitare pour faire guitaristique avec ambiance feu de bois et veranda où donc est l'épouse, ciel! je cours, j'arrive, je donne mon corps, s'il en reste, je donne mon coeur, il en faut, j'ai de la bravoure, inspiratrice à temps plein, muse ou concubine c'est égal, il en faut, la tâche est rude, peu sont élues mais «la vie c'est con la vie c'est beau». C'est la poésie moyenne donnée aux français moyens sur une chaîne moyenne-nationale à la satisfaction générale.

*«Barbant-il-vient est un vrai chanteur, avec des vrais textes»
** rien dans le dict. Robert, laisser tel.


Portraits, suite Isabelle Dormion, 19 janvier 2006

Portrait de celui qui ne comprend pas

Certains êtres n'ont pas le sens des nuances. Est-ce une qualité innée ou longuement acquise? La subtilité.
On leur dit «ceci n'a pas de prix». Ils en déduisent hâtivement que c'est gratuit. Ils s'en emparent sans scrupule. On doit, par mesure de pédagogie, donner à certains un violent coup de poing sur le crâne obtus et pour les autres, prendre un contrat: ces personnes vont disparaître prématurément dans une ruelle désertée. C'est dommage que le manque de finesse aboutisse à de tels paradoxes.

Portrait d'un sourd
Il dit «pardon?» quand on hurle «mais tu ne vas bouger ta graisse de là!».

Portrait d'une grosse
Son embonpoint lui confère cette once de gentillesse concédée à la rondeur, malgré une voix de crécelle insupportable et une tête de veau persillée.

Portrait d'un myope accommodant*
Va de l'avant et jamais ne retourne visiter les gouffres qui faillirent le happer.

Portrait d'un silencieux inconnu
Loin de lui le silence appelle la nuit.

* "les plus accommodants sont les plus habiles", Jean de la Fontaine.


Les Modèles en poche, Isabelle Dormion, 24 janvier 2006

Tête de chien.
Les visages et les profils diffèrent. Invitée à la dernière exposition des sculptures de Léon Levkowitch, j'admirais la tête d'une sphynge bien connue. A n'en point douter, l'épouse avait prêté chaque jour au modelage son éternité mystérieuse. Offrant jusqu'au dernier recoin les cornichons qui accompagnent le petit verre de vodka, elle était dans cet accueil l'incomparable terre d'Ulysse, l'ordre dans l'univers réconcilié, le conseil et la sommation.
Dans un coin, une figure différente, vue de dos, la queue d'un cerbère avant le passage du fleuve infernal. C'est Roman, encore lui, laissé tel quel en vadrouille. Le passeur est là, aigre-doux, Orphée n'est pas loin, c'est lui, je le reconnais, je devine dans les jambes alertes une jeunesse sportive gagnée dans les courses de la Halle Carpentier et dans les traits
du poète une lutte pour ne pas rire.

A l'Arlequin, boulevard Raspail, le jeune cinéma diffuse la longue cohorte des courts films d'auteurs. On voit une équipe, les acteurs, l'enfant, le ponton, l'eau, le danger, la mort, les pompiers, les faux parents simulant le jeu de l'été et les siestes trentenaires entre voisins, malaise, quelque chose de faux, une fausse gaité, un ralentissement fébrile, rien n'est à sa place marquant l'ennui. L'ennui se mesure lourdement aux pensées vagabondes (demain mardi aller à Rio). Pendant l'ennui il est possible de bâiller, de tousser, de nouer à son mouchoir le rappel d'un fait anodin (demain le manouche guitareux à Cachan) , d'écouter la salle. On peut, on doit supputer les intentions de l'auteur et les juxtaposer aux formes, aux modèles de son ennui formolisé.
En ce qui concerne le film «Détour»* il est possible d'être la première et la dernière à dire combien je me suis bien ennuyée, utilement, savamment, tant l'intention de l'excellence est à l'image, manifeste. Deux plans fixes et la voix off assénant les règles d'esthétique mortelle comme l'hygiène des ongles. Les moyens utilisés sont à la mesure
de l'effet produit. Ils sont retors. Une unique scène conduit un homme dans une unique route dans une seule voiture autour d'une route solitaire. Unité de temps, de lieu et d'action. Aucun meurtrier. Dommage. Pas un oiseau n'est grippé ni assassin. Pas un ne vole ou volette que la caméra se résolve à montrer, tant l'horreur du cliché le terrifie. Ni piaf ni tin whistle. Pas un seul pet de lapin. C'est excellent. L'air vivifie l'artiste. Peu de visiteurs. Pas de sentiments. Peu de mots. Des relations de copinage, comme celles du port d'Amsterdam, célibataire, à bord d'un coffee-shop. Or, il est donné à voir, à la fin, une image que l'ellipse du film aride aurait exigé d'arracher au tout numérisé/monté. Le conducteur du véhicule, l'hôte, l'ami, cheveux rouges et crête d'oiseau, est handicapé. Rien n'obligeait celui qui tenait la caméra, à filmer ça. Le trait alourdi invalide le propos. Gêne. Rien n'exigeait non plus qu'il le retirât. Il était facile de ne rien remarquer, la position assise dans le mouvement continu allant de rien à rien (à voir) du bout à l'autre de rien (l'idée, inabordée, d'un bout du monde). Il y avait les choses rouillées, carcasses, les mêmes qu'au Fort d'Ivry. Le port du dandy dans sa dérive n'est pas celui des côtes d'Armor.
Plougastel, non. Rien de rien, pire que la mort. Ce rien serait d'une autre essence. (L'Irlande, évocation, les voyages, l'absence (répondeur à Paris) dont il faut économiser le récit (oui, je reviens du Népal). L'insistance brille ici par défaut Ce manque est à la fois exclusif et exclusion. Ce manque est lacune. C'est un défaut, un trou. Il y a dans cette économie (du maillage, structurel) l'effet inverse de celui que V. Barré opposait, qu'il utilisait, efficace, dans son (très bon) film sur Bhopal. Cet essai de film est un brouillon, avant celui qui viendra après-demain. Personne n'entend plus rien, l'autre est exclu, renvoyé à ses moutons.**

* Détour, Vincent Barré et J. P. Creton
** Godot, tant attendu, ne se pointera pas dans le marasme

Cinq portraits

Un
L'une des trois marche sur le dallage en suivant les lignes d'un puzzle qui conduit à ce qu'on appelle chez nous les Fossés Saint-Bernard.

Deux
Le pardessus, il le met toujours en dessous. Rien ne sera jamais retenu contre la négligence, toute vestimentaire.

Trois
Le nez, oui, pourquoi pas, il en faut pour sentir le vent. Le seul reproche qu'ils lui font, tacitement et d'un commun accord: les oreilles, dépareillées et d'un modèle déjà démodé à l'Institut de Physique du Globe.

Quatre
Entrant dans la pièce remplie de monde, il s'abstient de saluer quiconque n'aurait pas perçu un petit mouvement, le cillement des paupières. Seul parmi trente idiots, l'autre agita les mains et les bras, auxquels il fallut répondre par autant de mains et de bras mus, aux yeux de tous, oubliant l'urne.

Cinq
Dans les sous-sols du labyrinthe, il longe le mur, tenant un manteau noir d'une très belle étoffe, et c'est lui, je le reconnais, qui déchiquette une corne de gazelle à la Mosquée.


Parfait porphyre, Isabelle Dormion, 1er février 2006

Seule dans la première salle des primitifs, face au sage Rolin, la diagonale manteau-pieds, mains-tête-couronne, mains-tête-ange-aile emmène le regard* vers le pont, les deux petits personnages, l'échappée du paysage, la lumière, le ciel, les colonnes, le regard singulier du chancelier Rolin, le Livre d'heures, les plis du tissu vert, les plis de l'étoffe rouge, dans une contemplation méridienne que vient interrompre un jappement criard de poissarde en furie culturelle: "Vous pourriez vous pousser, je n'ai que dix minutes devant moi".

J'ai l'éternité devant moi. C'est au jugé une sorte de d'experte en graphologie, manteau mi-long prune avec mâchoires auto-disantes et sous un grand front plat une pulsion scopique impérieuse.

Je file en biais vers le petit ange de Memling.

Mais où donc ai-je vu cette ville en marchant? Sur le Pont des Arts, deux petits personnages sont penchés, regardant sur le fleuve une péniche.

*"Le dit chancelier fut réputé ung des sages hommes du royaume à parler temporellement; car au regard de l'espirituel, je m'en tais." Chroniqueur Jacques de Clerc in "Les primitifs flamands" de Jànos Vègh ­ Ed. Siloe ­ Paris planche15.
Le cri des pierres
Raison ou raisonnement? Isabelle Dormion, 7 février 2006

Les éditoriaux dans la cacophonie récurrente, ont repris a capella, en choeurs unanimes et solennels le documentaire* de Samuel Fuller sur la libération du camp de Fakelnau le 9 mai 1945. Les populations vivant alentour, pour raison garder, ont nié jusqu'à l'autisme délibéré l'évidence d'une extermination systématique, à deux pas de chez eux. Un raisonnement, appelons ça comme ça, conduit le capitaine Richmond, dans sa colère, à donner une (bonne) leçon aux notables de la ville, pour les ramener à la raison sinon à leur humanité oubliée ou perdue. Les hommes bien mis, bien coiffés, dans leur égarement, pardessus chauds et maintien sobre, défilent devant les morts devenus charognes, enfilent aux misérables pantins des habits trop grands et trop blancs, les alignent, les soignent, les dorlotent, ils sont enjoints de le faire, ils doivent être respectueux et demain gentils, ils doivent leur croiser les mains sur la poitrine, ils doivent les saluer, mais jamais ils ne pourraient les appeler par leur nom. Il n'y a pas de noms. Il n'y en a plus depuis longtemps. Tout est silencieux. On monte une côte. On pousse une charrette. Les membres dépassent. On rajuste à la va comme j'te pousse, un pied, un bras sur le convoi de Jérôme Bosch. On met de l'ordre ici et là. On ouvre une fosse dans la terre glacée. La scène montre non le réel dans l'impossible, la scène ne montre que membres disjoints, yeux sans regard et chairs corrompues, c'est possible, les images ne recèlent ni la violence ni la mort, mais le tranquille déni, cette négation réitérée. Persistent, signent et surlignent. S'en lavent les mains et balancent les corps. La chose se déroule «à couteaux tirés». C'est la leçon de Richmond dans l'ordre moral. Tension dramatique. Drame, action, tournez. La tension, c'est le cri, retenu. Forclusion. Qu'ils s'en lavent les mains, il ne peut rien contre. Qu'ils s'en balancent, il ne peut rien contre. Il les oblige, juste ça, c'est la leçon, le raisonnement dans la folie, la mort possible, le meurtre fou, à balancer les corps avec respect, c'est une leçon de morale aux enfants des écoles, hommes, soyons juste humains. C'est impossible. Il ne peut les raisonner. Un peu de tenue. Trop tard. En pure perte. Inhumains. Aviez-vous un coeur? Aviez-vous une raison? On ne peut dire. On ne saurait dire. Il ne fallait pas dire. Vie ici? Mort là? On ne pouvait parler. Ici tranquillité des lieux. Là, déjà l'herbe repousse. Bouche cousue. Narines bouchées. On vivait avec ça. L'air, on le respirait, calme des jolies maisons. Il ne fallait pas parler. L'odeur! Mise en oeuvre des images d'une autre scène. La pestilence! La représentation de l'oeuvre épouvantable accomplie au su de tous développe le raisonnement, mis à plat. Aucune simplicité dans l'horreur. Platitudes. Banalités. Il n'y a pas de simplicité dans le silence. Le silence n'est pas si simple que ça. Il est aussi simple que ça? Le déni n'est pas une affaire simple. Il suppose la «cosa mentale». La chose mentale n'est pas une affaire simple. Opposer le déni à la mauvaise foi est une erreur. Opposer la complicité tacite, la  mauvaise foi à la croyance est une erreur. Tacite, taire, se taire. Ne pas parler. Facile. Ne rien voir, ne rien savoir, pas difficile. La vie va cahin-caha. Ça va chez vous? Oui, on fait aller. Les notables pouvaient être catholiques et de «bonne foi», croyants ou pratiquants, au demeurant, et pourquoi pas, à demeure. Les demeurés. Certains sont demeurés là, d'autres sont partis à côté, beaucoup dans l'inanition, tous dans l'inanité. L'inanité collective déniée. Souscription. Acceptation. Complicité. Silence. Le cri de Münch. Yeux sans regard. La bouche seule hurle dans le silence. Cauchemars. Dans la nuit glacée, pas un traître mot ne peut sortir. Les images ont, bénéficient, pourrait-on dire, d'un commentaire surajouté de Fuller qui, rageur, fou de rage, impuissant, triste, sage, empli de pitié, a cette phrase étonnante «les autres étaient condamnés à regarder». Lui agit, Richmond ordonne, il a entre les mains la caméra, l'esprit occupé. Il fait. En quoi regarder est une condamnation? A peine un blâme. Leçon de morale donnée en vain. Recommencent demain. Seule une fille de nazi, sur le doigt d'une main comptable, entre dans les ordres. Thierry Baffoy l'a rencontrée et lui a parlé. Rieuse contemplative. Rien jamais ne rentre dans l'ordre. Néanmoins toujours bordel innommable. Ils voient, ils sont témoins, que faire d'autre, sinon se prosterner face contre terre, se frapper la poitrine, hurler, perdre la raison, être fou de colère et d'impuissance, demander pardon. Des kadish en pagaille. Murs truffés de petits cailloux blancs. Autant de prières? Aucun pathos. Silence total. La leçon donnée par Fuller, pour raison garder est que devant la mort innommable, l'action est salvatrice. Les images diront l'histoire laïque où les noms, les mots et l'ordre des humains feront l'ordonnance.

L'ange d'ivoire à la main levée tient la supplique ciselée.

* «Vision de l'impossible»


Ne serait-ce que nèfles?, Isabelle Dormion, 14 février 2006

Dans le couloir d'accès aux tapis déployés, je remarque sur la vitrine le reflet de la gardienne qui examine très attentivement, avec la physionomie confite et dévote des rares visiteurs, les menus objets rituels exposés, miroirs magiques et coupes d'offrandes propitiatoires en jaspe millénaire. Pas loin d'un fragment aux deux lièvres bien connus du XIIIe siècle, poursuivis dans un même râle écorché, un grand plat blanc est exposé verticalement. La matière nacrée, à décor épigraphique est une céramique argileuse engobée sous glaçure transparente. Holidays on Ice. Glissons! Au centre du plat, quelque chose qui ressemble au principe du yin et du yang, en minuscule, 50% de réduction aux Olympiades, sauf tous les lundis clôture et gardiennage assuré, pharmacie de garde sino-arabo-andalouse-française.
Sur le plat précieux, en guise d'injonction apéritive: la science, son goût est amer au début, mais à la fin, plus doux que du miel. La santé. (Au possesseur du plat? en terre d'Islam? Bénédiction).*

Plus loin, je dessine sur une enveloppe administrative format A3 le portrait** d'un lettré persan, le même toujours depuis plusieurs mois, il ressemble au Soliman du 14ème arrondissement/ Lion de Belfort, devant une pile de livres que personne n'achèterait plus jamais. En formant au Bic les plis du turban, je pense à cet éternel cauchemar du barbu qui doit dormir la barbe sous ou dessus le drap, je me propose de relire en rentrant la bible*** de l'humour juif, et je dessine à droite du mélancolique derviche/ kiosquier en sa solitude un petit fruit, puis à gauche trois petits machins, les mêmes, en rang d'oignon, à l'encre, les fruits aux deux feuilles dressées sont (dans le meilleur des cas), trois tomates-cerises, sans couleur pas de maturité décelable, trois litchies, sans couleur tout est mort de la littérature, trois mandarines-kumquats en voie de confuse sacralité, sans esprit***, moins de sel et peu de saveur, trois savons parfumés au bromure/citron pour les invités, l'agrément du jardin d'hiver, trois nèfles ou trois vraies petites couilles rageuses****, celles de l'humaine sagesse.

* Khurasan ou Transoxiane (XIe-XIIe)
** Portrait d'un lettré devant une pile de livres Abû/Ihassan Ghaffari-1880-1890.
*** «Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient » Freud, barbu, génie, docteur en médecine, cancéreux, juif, ceci n'excluant pas -éternellement ni théologiquement - cela: In «partie théorique», note 2 de bas de page (395) éditions Idées/Gallimard: pour Lipps, le comique est «la grandeur et la petitesse du même».
*** «La bible de l'humour juif» Marc-Alain Ouaknin et Dory Rotnemer (1996) Marc-Alain Ouaknin est rabbin, docteur en philosophie, en 4ème de couverture: «Le vieux Moshé harcèle Dieu à la synagogue: -Seigneur qu'est-ce que c'est pour Toi mille ans? Une minute! Qu'est-ce que c'est pour Toi, un million? Un centime! Seigneur, fais-moi un cadeau d'un centime! une Voix lui répond: «Attends une minute!»

**** et non pas «rouilles cageuses», comme cela me fut suggéré ad hoc par une très élégante amie formaliste dialecticienne (STD) de (très) longue date, les petits fruits oxydés présentant comme les nèfles artistiques de la divinité en Tout le Toutim de vérité In Fine des traces de quasi rouillure ferrugineuse foutrale, et les fruits, en cage, cageot, cagettes, et pourquoi pas prisons et barreaux, caisses, caissons ou géoles, censures, césures, n'importe what, ma soeur, t'as pas vu le début du bas débat, «rouilles cageuses» est une contrepèterie approximative, mal foutue, verbeuse, hypocrite, bancale, incorrecte, voire hypocondriaque, dépressive ou vaincue- il faut sortir, lève-toi de ton Futon, va voir du pays ma soeur- et qui ne veut ou ne peut rien dire ad hoc présentement parce que bouche cousue consensuelle bien pire que voile sur tête.


L'autre place, Isabelle Dormion, 27 février 2006

Saint-Marc et vaste île lignes 41 ou 42. Deux chinois masques de cochon saluent les voiles rouge et violine fleuris de roses pourpres/Choisy. Capuccini, ces exquises minutes. Gens de Paris hargneux. Pourquoi? Ville-lumière, ils l'habitent, ils l'ont et n'en auraient ni l'usage ni l'agrément? D'autres cafés, ils les ont. Mauvaises humeurs incessantes. L'aviaire aurait bon dos. L'alibi des hargnes.

Ici, pas de voiture, pas de télévision, pas de hargneux. N'ayant qu'un petit pot de tomates-basilic, toutes les ménagères laissent passer, surenchère de Prego Signora! sourires, gentillesse, rigolades complices de vaporetti, farces et jeux, rires et gestes, autres murs, la dame au nez d'aigle aristo chapeautée plumes incurvées en auréole, bijoux anciens, lit l'Apocalypse de Saint Jean devant la Salute, blanche, maniérée, imperméable aux aléas du temps, bourrasques, roulis et tangages, une fille matelassée d'argent-acrylique téléphone vers d'autres lieux inconnus qui sollicitent encore.

Aucune place pour les images qui nous intoxiquent. Plus de télévision, celle-ci est informe, le pire berlusconien est là, hommes cravatés qui devisent sentencieux, commentant sans interruption l'incident dit «du T.shirt». Pas de mise en scène, aucun trompe-l'oeil, costards sombres et jactafiores.

Les oiseaux sur la lagune volent vers Murano.

Ne plus jamais juger, la forme oui, pas le fond, s'amuser des choses de la vie. Comédies. Tragédies. Les loisirs, sans carte de crédit, au bout la mort sans fards. Accommoder. Défauts d'accommodation visuelle. Ni trop près, ni trop loin.

L'homme au gant, du Titien, le regarder en voisin de palier, en chien de faïence, les yeux dans les yeux.

La dame du cinquième étage, au dessus, «venez, je vous raconterai(s) ma vie, vous n'avez pas idée par quoi je suis passée, vous savez, ce que je veux, je l'ordonne, moi». Plus de quatre vingt quinze ans, d'autres temps, d'autres lieux, avant on pouvait d'ici voir passer les péniches d'Issy. La regarder comme un tableau, ridules et éclats d'une lumière crue sur la peau rafraîchie par la promenade qu'une dame de compagnie assiste, black aux cheveux blonds «vous êtes médecin?». Non, voisine. Si guérir, c'est ça, s'accommoder d'autrui, éloigner par le loisir du temps partagé la sentence, un peu se rapprocher.

La tombe de George Eliot(*) en photographie. Pourquoi? J'avais retrouvé avant de partir l'édition de1939 dans la Pléïade du journal de Gide égaré parmi des reliures anciennes ocre rouge et dorées, j'y retrouve les diktats du jour, oubliés et consentis, rajeunis: se taire sans complaisance, savoir éviter les bavardages qui absorbent le peu d'énergie qui reste. Pourquoi ne pas s'avouer s'être toujours défendu d'aimer en Gide non l'écrivain mais l'homme. Cette façon de décrire un repas raté dans une gargote de Rome, l'impossibilité de restituer non la forme mais l'art dans la forme.

A la fermeture du Musée au retour à Paris, joie de retrouver en quelques minutes, poussée par les gardiens qui chassent les visiteurs, deux dessins du Tintoret, «homme désignant le veau d'or», le corps longiligne du grand barbu inscrit dans une huitaine de carrés millimétrés. Là-bas, ce grand tableau du peintre «le baptême du Christ», que le sacristain nous empêche de regarder encore, «chiuso!»

A Dunkerque, trente mille harengs sont balancés du balcon de l'hôtel de ville, autre place, par le Maire au quarante mille participants chtis ou non qui se précipitent: «c'est du bon!», «c'est de l'inestimable!», encore un mois pour boire et rire dans toutes les chapelles sans dérogation accordée.

Au cimetière vénitien, cette voix municipale survolant les cyprès, comme venue des cieux, ordonnant le transfert d'un corps d'une allée Est vers l'extrémité Ouest de l'isola «Attenzzzzione! Attenzzzzione!». L'heure déjà venue?
Une femme, pressée, sans parapluie, cherche Erza Pound(*), ça ne pourrait pas attendre, après les giboulées de mars?

Combien de fois toujours revenir sur les lieux où rien, hormis la lumière jouant sur les murs de briques rouges, ces longs murs des entrepôts et fabriques, les reflets sans aucune profondeur trompent et calment la colère latente.

Marquis exquis et masques amusés n'en laissent rien paraître.

*Tous les morts ne se valent pas, il y a maldone.
«We are the Hollow men
We are the stuffed men
Leaning together»
de T. S. Eliot in «The Hollow men
»

Lire aussi: des portraits de passants, publiés dans le recueil Prosopopées urbaines, aux Editions Desnel, sortie parisienne de ce recueil pour Le Printemps des Poètes du 2 au 14 Mars à La Loge de la Concierge


Avez-vous vu Mirzà? Isabelle Dormion, 6 mars 2006

A l'entresol du pavillon Richelieu, me faufilant vers la vaste salle où se dresse immuable l'homme masqué, je ne rencontre pas âme qui vive.
Le guerrier, celui dit aux «quatre miroirs», porte une large plaque pectorale brillante, qui, si le soleil s'y mire ­certes, il n'y manqua point au zénith de l'héroïsme­ aveugle le cheval de l'adversaire, fait chuter le combattant, le punaise cloporte dans la poussière infâme. Il mire l'image inversée, renversée et déconfite dans les trois autres miroirs, vergogne et mort s'ensuivent. C'était une époque où sur les sols -non perforés de puits et de dollars- les combats étaient moins douteux. Là-bas se dressaient les tours de silence où les vautours s'empressaient en nombre.
Nos oiseaux oeuvrent en costard, clé USB et légion d'honneur à la boutonnière. On savait, palefreniers de tous bords et des écuries, ce que le mot «couilles» signifiait en haut lieu et place forte.

A ce propos de bottes et de nèfles, les petits fruits jouxtant, trois et un, l'érudit persan aux yeux tombants assis sur le séant face à quelque divan d'Hafez -dont on nous rebat les oreilles partout ailleurs, avec le titi-rossignol de Chiraz, avec Rumi roi des phénix-poètes par ci- sont d'après mes dernières informations des prunes ou prunelles (simplex prunus).
Pas de quoi édifier une exégèse en une chaire quelconque, rue des Ecoles.

En face du dit homme lettré, il faut considérer dans la pénombre, j'ai une minuscule lampe de poche, le portrait d'Ardashi Mirzà, un petit tableau fait lors de la dynastie quajare, dont le commentaire précise qu'il est européanisé. Aujourd'hui même, (à l'heure où l'Union européenne juge les agissements de l'Iran nucléaire, ne serions-nous pas les marionnettes charmeuses des USA? Nous serions ceux qui déclenchent les avertissements, les semonces et bientôt les premières hostilités; la tâche, pour Bush, pourquoi nous la rendrions trop aisée, l'homme est si aimable où nous tient-il souriant en ses doubles contraintes, liés?) Bref, Mirzà porte une large robe de chambre aux motifs de cachemire ourlée de fourrure, une chemise bleue, outre-mer (l'Europe, l'Angleterre?) et une sorte d'ébauche de noeud papillon, celui d'un club, quelque chose qui ressemble, au cou, à un monstrueux papillon de nuit, aux rigides ailes de velours et de zinc. Rien de très bon augure. Le chien aboie et les caravanes ne passeraient plus.

NB. Captée à la sauvette, une émission, excellente, faite avec la bénédiction du gouvernement iranien, sur le rôle du joaillier Boucheron (ceux qui avant lui avaient risqué cette comptabilité persane avaient eu la gorge tranchée) lors du comptage des joyaux de la couronne iranienne du Shah. Diamants, rubis, émeraudes par centaines, jardins et rossignolets jolis, très beau, plaisir des yeux éternel et toujours, toujours le peuple aura faim.


Rien de tel, Isabelle Dormion, lundi 13 mars 2006

Rien de mieux, à la fin de la semaine, le temps d'une fugue, qu'un bref séjour aux urgences pour remettre les pendules à l'heure. On y voit, pieds nus et numéro de sécurité (sociale?) en main, estomac dans les talons et perfusion à satiété, là, déjà moins de société, que sont les amis devenus?

Mon père, grand pêcheur à la mouche, dans ces instants où se meut, s'émeut, frémit l'idée de l'humaine fragilité et d'une toute relative dérision «tous mes brochets sont des truites!»

Tous mes projets, bien ancrés, sont à l'eau! Et alors? On n'en meurt pas.
Si, parfois. Et maintenant? Silence s'ensuivrait, grand bien face à l'éternelle journée le long du couloir, rendue paisible, enfantée. Enchantement. D'où viennent les voix, des chants, mélodies irlandaises?

Relu en deux trois temps, trois mouvements les fables d'Esope, sages, concises et drôles. Salle d'attente. Seule détente.


LETTRES dominicales (ou l'être) sur le séant, Isabelle Dormion, 20 mars 2006.

Pas loin de Paris, affalée au pied d'un mur ancien, les premières fleurs à la main, j'avais oublié qu'il suffit de s'asseoir pour s'endormir dans la lumière.*

A ma petite fille qui voulait faire dédicacer une dizaine de livres de Fred Vargas, je jurai en infâmie, devant Dieu et ses saints anachorètes simplets du chef de l'emmener visiter le Salon du Livre et ses travées alphabétiques, sachant que «J'ai lu» devait se situer en B78, selon quelque algorythme de préfabriqués -agents de la sécurité uniformes, d'hôtesses blasées et de plantes en pots délimitant l'espace privilégié des gens du «Sérail»- en toutes lettres. Je rappelai à l'infante que j'avais signé quelque paperolle non parjurable devant un innocent témoin: «En l'an 1987, printemps, moi-même, toujours consciente à l'heure d'aujourd'hui, jure devant Dieu que never more j'y foutrai ni l'arpion ni le petit orteil ni à
Versailles ni même ailleurs». Fallait-il se dédire? Bon! Je trouvai droit comme un y, Jean d'Ormesson, las mais hilare sur le seuil des vains, tel Saint-Pierre du Salon, non vaincu, en retrait, réservé, solitaire, dans l'expectative, ironique, la pupille alerte, beau et frétillant à l'entrée comme les jeunes pousses prometteuses du boulevard Victor et le jeune tramway de l'avenir en gésine et derrière une meute de chalands enfiévrés courant de colloques en parlottes, «les origines du langage», «les petits et blancs plaisirs du traîneau et des courroies usagées», «les vastitudes de l'iconographie et ses noirs desseins», «demain on rase gratis», «Turpitude ou les joies raptées du droit de hauteur», la fillette passa devant Bohringer qui signait au tout-venant sans sourciller la nuit comme le jour comme un seul homme comme à Saint-Malo, mais où est Deniau, où est Le Clezio, tourna de l'oeil vers la distributrice de livres miniatures et je l'allongeai bien à plat dans les allées L, vers les éditions d'Outre-mer, le temps d'un petit punch alerte. J'étais entrée sans encombre en disant «Dormion, je signe à 16h». Dites-le, ça marche. Je vous prête la plume, je l'offre, dans l'esprit «blog- atelier d'écritures même prolifération, création pour tous en saison, ciseaux et citations fournies, sueurs, tabliers à disposition, dictionnaire de rimes à foison», à la Loge rue du Pont-Neuf. L'ennui, l'encombrement, c'est le reste, ces personnes déplaisantes, des milliers, innombrables, à l'affût, vociférant cheveux laqués de frais, «je signe stand Z», beuglant à la cantonade, caracolant, alpaguant macro-objectifs et micros, toute cette lie confinée dans un espace réduit manquant d'hygiène et d'air frais. Combien de figures blafardes jouant des coudes, avant de trouver la sortie de secours, un éventail de la croix rouge, des sels, une serviette humidifiée, l'alcool de mirabelle en verre torsadé de Murano, une figure amie, les yeux d'un quidam, le stand Serbie (!) et son Montenegro réunis, plus loin l'espace international avec accueil harmonique assuré en langues adéquates, tutsi aussi, la moquette truffée d'acariens usagés et bientôt revivifiés de l'année précédente, les poussières afférentes, les vaniteux et leurs épouses excitées se précipitant aux carrefours-rencontres-paroles-multiplex comme autant de voitures sans permis ni rétroviseur, les égéries, les parleuses, pendentifs ethniques à plusieurs ramures de bois rares aux longues sourdes oreilles, les multi-francophones déjà traduits en tchétchène et paisible tchouvache, renaissance, jaillissement des cendres des minorités oubliées, promues et promises, j'avais même un ami véritable don des dieux aimé comme un frère de la banlieue de Zoçnar, les nouveautés illisibles, les extravagantes illustrations pour enfances polymorphes et perverses, abreuvées de quotidiens lait de soja en minicubes.

Les lettres, le plus difficile, comme pour la joaillerie, c'est d'en sertir.

Pas loin de Paris, affalée au pied d'un mur ancien, les premières fleurs à la main, j'avais oublié qu'il suffit de s'asseoir pour s'endormir dans la lumière.

Dans cette situation, j'ai souvent eu recours à l'image même du sommeil.
La négation de l'action, naturellement, se transformait en mutisme; le symbole d'une fermeté de vie supportable devenait le silence. Bref, ne restait qu'un sommeil-monde qui incluait le sommeil et la veille. Dans ce cas précis, il est sans doute difficile de tracer une frontière entre la veille et le sommeil.
»
in «Hors-commerce Aïgui», Le nouveau commerce,1993, traduit par André Markowicz.
-C'est faux, dans cette situation, invité, Aïgui très réveillé cavalait dans Paris, boudant la signature au salon du livre, ingrat. L'attendaient en vain canapés de caviar, saumon et vodka-.


Mais l'Usine? ou tohu-bohu au bahut, Isabelle Dormion, 27 mars 2006

Il paraît difficile de trouver quelque regain de jouvence, ni quelque amusement primaire dans une Assemblée Générale estudiantine, hormis dans un fait annexe, topographique: gracieuses biches et faons du Jardin des Plantes ne sont pas loin. Grimper talus, petites miettes et quelques queues de pomme, elles broutent en touche et ne dédaignent ni la visite ni les broutilles ni les brindilles en vrac. Ce n'est pas le cas de tous ceux-là, si jeunes qu'à leur vue la tendresse embuerait les yeux de maternalisme inquiet, cucufiant délit proscrit. Leur colère est là, décibels beuglants et retours de manivelles le 28.
Première seconde: ils sont charmants, où donc est ma fille-joliette.
Deuxième demi-heure: Non, des baffes en série de douze. Drôles? L'avenir, précaire, le dira.
Deuxième heure: thym, romarin, laurier, poivre en grains, vin de Xerès, trois heures de cuisson, j'en ferais du frais pâté nerveux pour demain un petit déjeuner d'ogresse. L'un d'eux, regard noir, ressemble à Raspoutine, moins radicalement Russe, douze ans de percussions, il en a gardé quelque chose de frappant dans le rythme phrasé: Dé-dé-mo-cra-tie ­ dé-dé-mo-cra-tie! Ouh! ouh! ouh!
Quatre heures et demie de langue de bois, l'hypoglycémie pour tous; la montée en estrade plombant l'aile des pioupious est-ce ces trois seules petites marches institutionnelles qui créent par préséance le rituel d'un tel conformisme verbal, à l'oeuvre devant nous, mot à mot. Elaboration d'une idéologie verbeuse d'amphithéâtre, mise à l'épreuve de la réalité législative. Le bien-fondé, le droit fondé de l'institution. Mais qu'ils n'aillent pas s'étaler dans les douves pour récupérer leur portable en escaladant le pont-levis, nous ne bougerons plus seul un doigt dans la place forte.

La première question posée sur la travée par une étudiante en lettres, très-avisée, est celle de mon identité, qui, déclinée, la plonge dans le sarcasme (?) et la seconde, malentendue, du salaire d'un enseignant. Je le lui indique, au centime près, dans une échelle hiérarchisée, moniteur, ATER au maître de conférence en fin de carrière, l'information étant à la disposition de tous sur les sites de l'Eradication Nationale. Il se trouve que je ne suis pas enseignante, je suis strictement prolétaire, condition sine qua non, qui n'autorise (tout) en quoi que ce soit, mais l'étudiante ne me pose aucune question sur mon salaire. C'est dommage. Je gagne trois sous et le fait mériterait à la fois sa réflexion et une réponse que je ne donnerais certes pas, la discrétion, la pudeur, l'emportant sur sa curiosité. Indifférence tactique aux questions matérielles. A la question de savoir ce que je fais sur cette travée, je réponds la vérité serrée, coude à coude, surexposée, jusqu'à l'arrivée d'une caméra TV qui zoome plein feu. A partir de là, elle m'offre des tic-tacs, j'en prends un, mais le deuxième je lui laisserai, n'étant en rien une obligée.
Arrive une sorte de mousquetaire enthousiaste à la mine rose, une sorte de souteneur en thèse, d'inducteur-approbateur, l'ambianceur, venu humer les tréfonds révolutionnaires de sa jeunesse disparue et néanmoins perdurante, revivifié, il est accompagné d'un long confident blême en pardessus noir et ils semblent de concert puiser dans l'assemblée un regain de quelque chose, difficile à localiser dans l'appareil en état. Furtive érection? Tant mieux! Autant de vie, autant d'espoir! Vingt ans par procuration? Longue vie aux procurés! Valérie, assise à ma dextre, tremble pour ses validations. Tout est possible!, dit, rassurant, complice, magistral, yeux plissés et débonnaire, le Premier Mousquetaire loin du second couteau blême des LAC, la redingote dumassienne.
Moi, sur le banc, j'ai du Zan.
Eux, debout, pas un bout.
Il règne un tel bordel sonore qu'il lui faut me traduire en langage homologué, en vieux-con-courant, toutes ces mains qui frétillent en l'air pour saluer les effets de Larsen et les effets de manche rhétoriques. Au premier rang, un chauffeur de salle en jaune canari donne le la aux vagues frémissements, aux pétillements du groupe. Plus on est, plus ça colmate. Derrière, un black, tout seul, très grand, grands yeux sans cillement, un physique de combattant sans légion. Six cent malgré la pluie et la fatigue, les coups et les casseurs, pas assez de fruits, de légumes, peu de sommeil, ils revinrent autant.
Mais l'usine? Plus un seul ouvrier ne viendra dans ce discours étayer les propos en boucle. Usinor? Mémoire du peuple. A gauche, un garçon, croyant, à tort, deviner mon jugement: «d'être contre le CPE au fond c'est un truc de bobo».

Nous avions appris si je me souviens des conflits LIP et des analyses faites à ce sujet, les moyens d'une efficacité éprouvée qui ne garde de traces délavées non dans le syndicalisme, dans le situationnisme en voie de décrépitude ou d'extinction, nous avions palabré, quelques décennies durant, au sein de rédactions largement déficitaires*, nous avions distendu nos cordes vocales dans des harangues enflammées pour se voir maudire par toute une parentèle bourgeoise. Il se trouve parmi nous quelques individus rescapés de l'établissement en usine, remis dans le droit chemin par quelque tranche de psychanalyse au marteau, celui du commissaire-priseur, celui des intérêts matériels, qui décape l'entendement de toute illusion vacillante pour forger un narcissisme borné, une suffisance galvanisée, à l'épreuve des balles.
Je retrouve au département de sociologie**le nom d'un directeur d'une revue de recherche d'antan, arrimé à l'institution, le retrouve au rez-de-jardin d'un campus de marbre glissant, la démarche de pré-retraité, tant d'années de service, tant d'amertume, les derniers protagonistes d'une vie ahanante où la calvitie rejoint à point nommé le désenchantement à son terme.
Je retrouve devant Paris-Store mes deux gonzes, les deux bonzes, ils ont bricolé un siège portatif de la sagesse en vrac, selle de vélo attachée sur un caddie, dans le havresac ils engouffrent le riz et la pitance, ils sortent une balayette et nettoient la rue sur leur positions chacun devant son paillasson et sa seule place sur terre.
Je retrouve les jeunes à l'unisson. Aucun des étudiants ici ne s'amuse, ni de l'avenir, ni de la vie professionnelle, encore moins de l'argent ni de la politique, l'enjeu est vital. La réalité, d'un ennui mortel, le politique aussi**.
L'étudiante demande, comme si j'en savais quelque chose: «Et Villepin, vous croyez que ça l'ennuie tout ça?». En fait je n'en pense rien. Les états d'âme des politiques? Ce n'est pas le propos. Politique, c'est un boulot, un job, assez prenant, chronophage. Suppose donc des loisirs après l'ENA et un goût sans faille pour les choses du pouvoir. Pas d'âme pas d'état d'âme. Raisons d'état, pas d'irraison, quelques illogismes, des contradictions, des astuces rhétoriques, dilatoires et je me répète à l'encan. Raisonnements, stratégies, hypothèse 1, hypothèse 2, hypothèse 3 et conclusions 1,2,3.
Cohérences et souventes fois somptueuses incohérences, défaites sans gloire.
Les curiosités, les fantaisies des politiques feront d'une anecdote l'histoire. Faites donner l'assaut. Faites pourrir. Fête du Premier Mai. Le jour où Villepin dira oui, celui où il dira non fera l'anecdote***. On peut être poète et manquer de génie. On peut être génial et que le génie vienne à manquer. L'esprit souffle où il veut, force 12, quand il veut, si les courants sont porteurs. Fabius, quant à lui, propose un article, on dirait une ménagère pleine d'idées et ne manquant pas de ressource, une promise à la nation.
L'imprévisible peut-il être gouverné? A voir.

*Numa Murard, ex-Revue des chercheurs du CERFI, sabordage et sauve-qui-peut, les uns directeurs de recherche ici et là, les autres morts ou finis.
**Le Cac40 seul parle. Il assujettit le citoyen, ce qu'il en reste.
***Nora, édition, l'aura, congelée, en mémoire des lieux et lieux communs inventoriés.


Marches et démarche, Isabelle Dormion, 3 Avril 2006

Rue Monge, pas loin du lycée et proche de l'église Saint Médard, une mercerie, spécialisée dans la réfection artisanale des matelas expose en vitrine, à côté des boudins isolateurs de porte palière aux ramages solaires, à côté de somptueuses literies venues de Chine pour chats siamois, un fauteuil Louis XVI (400 Euro), un uniforme de dragon (CSI Dortmund 1985). Un véritable clairon dressé dans sa splendeur, sans étiquette, par son éclat de mille feux reflète sans tergiverser la brillance du regard passant. Pour guider au bazar l'amateur ou le véritable collectionneur de clairons, le magasin porte un nom d'étoile. Une paire de bottes cavalières, astiquées jusqu'au genou, d'une qualité irréprochable, en excellent état, est mise en vente à côté du fauteuil. Certes j'ai besoin pour mon entrée d'un machin où poser le fourbi de la gibecière et des manteaux. Le cavalier savait, lui, où bien s'asseoir au repos. Jamais le cul entre deux chaises.

Mitoyenne, une boutique de vins et spiritueux. A la devanture, une véritable carte Michelin donnant, à pied, en voiture et par des chemins plus détournés, départementaux, le parcours sans hâte ni aucun délai sans terme affiché, celui d'une Bourgogne oenologique.

Y aurait-il eu quelque accointance, ou pire, une complicité établie transversalement, d'une boutique à l'autre? Ce n'est qu'une hypothèse, elle ne vaut rien, mais spéculons, il en restera quelque chose: l'hypo de thèse n'est pas celui, grec, du cheval. C'est ainsi que se rythme la marche cavalière. Le Cavalier, appelons ainsi le dragon, est donc parti de Dortmund en 1985, époque bénie des dieux, il a traversé l'Allemagne quand l'aciérie périclitait depuis un moment, il s'est abreuvé de bières en abondance et c'est à partir de là, nuitamment et à cheval qu'il a repris quelque assurance. Les coteaux du Rhin n'avaient plus de secret vinicole pour son cheval, aujourd'hui décédé. Aurait-il déserté? Aurait-il démissionné? Rien, dans la devanture, ne permet de soupçonner l'infamie. Après plus ample recherche, je dirai ce qui s'est réellement passé. C'est terrible. Personne n'en disconviendra.

A propos de bottes, pourquoi Villepin, appelons donc le Cavalier ainsi, refilerait-il un machin pareil, mis à brader, au trottoir et presque sur la voie publique?

* Triangulaire, l'affaire est tirée par les cheveux, qui mène nos pas jusqu'à la pharmacie de la Place Monge, à l'angle de la rue, face au métro, le type est malade et pour acheter quelque ultime remède, il cède l'uniforme aux antimites et son clairon à l'exposition. La mercière dans sa magnanimité lui offre non un suaire mais une parure de draps cotons et textiles du Nord, double fil. Toute proche, la véritable origine, le lieu d'action du dépositaire, la caserne de la cavalerie, républicaine.


Toujours mobilière- nobiliaire, Isabelle Dormion, 10 avril 2006

Elevées longuement au pensionnat des jeunes filles, il aurait fallu des années de rééducation fonctionnelle à plusieurs d'entre elles pour réapprendre l'usage d'un langage énergique, actuel mais toujours raffiné et sans ostentation.

Que faire lorsqu'on veut garder (réserver) un petit pouf repose-pieds entièrement tapissé à la main et clouté pareillement? Comment dire son voeu sans outrepasser les règles de bienséance? Sera t-il donc mis en loterie in-vitam ou post-mortem? «Ton petit pouf, je m'en tape!» C'est bien.

Que faire lorsque les convives ont du persil sur les canines? Une personne de l'entourage cite Maurice Barrès: «dans le contexte», c'est pire qu'un euphémisme, une édition illustrée, insipide, datée de Mathusalem d'après des aquarelles d'A. Calbet. La personne qui brille en société décrit les images. C'est odieux. Les aiguilles de l'horloge s'attardent encore un coup. A l'heure de la mâche précédant le Maroilles, l'exercice est délicat, je dirais insistant, vulgaire. C'est la fameuse page 79 du fascicule mensuel Arthème-Fayard du «Jardin de Bérénice» où il dit à l'autre, le coude posé négligemment sur une chaise: «Tu souris, Simon, du mot "simplement". Il te semble que la puissance de notre réflexion est grande chose.» Avant d'évoquer d'autres Munster et d'autres possibilités horribles, on tente, pour parer, l'illustration, de mémoire, Page 1 de l'édition originale, celle, très connue, où Bérénice passe un long temps à serrer la tête d'un âne, sur lequel l'auteur étaye son imitation morale (toute pré-bressionnienne, ânonnè-je en mon fromage, pourquoi pas le Rouy simplet): «Ils (les ânes) sont tous en quelque façon des frères. Je me suis mis à leur école. Ils tendent comme nous tous à la perfection». Au moment de dire (c'est l'erreur assurée) en manquant du tact le plus dominical «et au dessert, avec le Cointreau, un peu que ce sera Heïïïïdddeggguerrrre!», il faut savoir s'interrompre, brider tout désir de briller en ville et dire comme on l'a appris là-bas: «Pardon, Fifi, stop, milesquûûsezexquiiises, t'as du persil sul les ratiches!» J'ai essayé hier. Efficace.

Mais jamais, jamais de la vie, jamais dans cette belle éducation chez les dames du Nord, il n'aurait été possible, non de dire mais d'avoir à dire, de devoir dire au sujet d'un fauteuil Louis XVI qu'on voudrait, ou ne voudrait pas, ou ne pourrait pas proposer en partage et nous offrir en magnanimité, avant Pâques, mais vers l'Ascension ou plutôt après la Pentecôte, ou mieux à la Saint-Jean de Saint-Facond, non, tout de suite, séance tenante: «Mais votre article tant, la question n'est pas là, tout le monde s'en tape!*».

A l'Université débloquée tout relire en ordre, dans l'ordre**, de Marx à Adam Smith?

* «Le pléonasme de Fourest dans la Négresse blonde: soyez heureux, voilà le vrai bonheur. Dans ces conditions, le décrochage des signifiants par rapports aux signifiés devient un fait social. Glisseront-ils les uns vers les autres? Vont-ils flotter chacun de son côté? Ce serait la fin de la culture, de la civilisation. Il s'ensuivrait une décomposition rapide de la pratique sociale elle-même.»
In chap. IV «Situation théorique et situation culturelle», «le langage et la société» ­ Henri Lefebvre - Idées/Cédanlévieuxpoconfélé/NRF

** «Nos bourgeois, non contents d'avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement.»
in «Manifeste du parti communiste», Karl Marx et Friedrich Engels
«Au dernier temps de son évolution cette école (le socialisme petit-bourgeois) est tombée dans le lâche marasme des lendemains d'ivresse», des mêmes.


Photo de groupe, Isabelle Dormion, 13 avril 2006

Pris plusieurs dizaines de photos d'individus. Je les montre à ces messieurs.
L'un se trouve beau comme un camion, l'autre non. Ce bras de culturiste en gros plan, qu'en faire? Il est gros dit le gros-bras. Si c'est vous qui le dites je lui fais.

C'est la femme de celui qui mérite une claque. Je la prends en photo, pas loin du coin en céramiques. Elle me dit, bon, c'est pas tout ça, à votre tour. Je prends le flash dans la figure (gueule) et voilà le mari qui veut son portrait. Vous dégagez je lui suggère.

Je dis ça aux deux premiers, celui qui se trouve bien et l'autre, ils disent ah bon vous lui avez dit , comme ça c'est toujours ça de fait avant lundi. Il était moins une que je lui file un steak. Je connaissais le geste, le style, l'art et la manière mais pas ce mot. C'est l'escalope pour l'oeil au beurre noir.

Définitif, faire profil bas, disparaître des groupes de bavardage.


Tango ou mazurka, Isabelle Dormion, 18 avril 2006

Dans le nouvel Observateur un recueil de témoignages sur l'écrivain Beckett. L'homme savait aligner les clous dans la remise. Un homme soigneux.
L'éclairage à la lampe de poche d'une vie d'écrivain met en lumière le regard de celui qui donne, qui livre l'anecdote. Je me souviens d'avoir rencontré Michael Lonsdale à La Tour Maubourg poussant le fauteuil d'une dame âgée vers l'Esplanade des Invalides. L'acteur étant vivant, c'est une indiscrétion concédée à l'insistance. Etait-ce avant ou après avoir vu l'amante anglaise, je ne me rappelle pas d'autre chose.
Un récit du Nouvel Observateur, livré dans un aspect insolite dit quelque chose qui m'enchante. Dans une boîte où le narrateur picole un chouïa before twelwe, il croise Beckett au coin du bois d'un escalier des toilettes pour hommes, lui faisant proposition de préséance. Qui passera le premier? Qui poussera l'autre mais après vous, mais de rien, non je ne regrette rien! Le narrateur figé par la fascination oublie de préciser ça (la priorité de l'albatros sur le merle cuicuitant?). Bref, s'ébauche une «scottish», mot qu'aurait biffé l'implacable auteur. «Gigue»? Non plus. Et là tombe, oraculaire, c'est ce qu'il dit, la condamnation «décidément, nous ne sommes pas faits pour nous entendre», assénée à cet oiseau piapiatant qui la ramène en historiographe de l'affaire en question. Beckett a bu. L'autre, s'il a bu, boira. Celui-ci évoque la banalité, l'insignifiance de la situation. Il explique mais erreur d'interprétation. «Décidément, pas faits pour». Il insiste. Pourquoi se compisser en public? Il y a des endroits pour ça, les toilettes du Rosebud, on y croisait aussi Orson Welles, si mes souvenirs sont bons, vidant les pintes à l'Ouest, ça fait déjà un sacré bail. Ou l'écrivain était coutumier du fait, ce qui enchante, ou le narrateur raconte n'importe quoi histoire d'occuper le parterre. Peu avant son entrée en maison de retraite, je moi-même sous-signée par la présente pour servir et valoir ce que de droit qu'il passait là et autres radotages croise Beckett près du Lion de Belfort. La place étant vaste, pas question de préséance, encore moins de reconnaissance. Un jeu, rien d'autre. Un tour de piste, histoire d'occuper le temps des loisirs du Lion et des catacombes, chacun pour prendre la tangente au point de tangence. Je dis pas les pas, de deux, un pied devant l'autre, comme à l'accoutumée. Quoi d'autre? Dans le même genre, j'ai visité il y a peu le poil de barbe du prophète Mahomet au-delà du Bosphore, ça fait tout drôle (et réfléchir). Le poil pileux du pilier, sous une loupe en cristal. Un Imam le garde et je n'étais pas là pour moquer, ma tête sur le billot, je ne parjure pas, parole, encore moins pour prendre en photo dans le reliquaire.

Nous serions faits pour entendre sans écouter les cris et les murmures, mais de là à en faire tout un baratin, il reste un pas à ne pas franchir. Ce pas n'est pas la préséance. Le verbe. Combien choient qui s'y allongent ni se délivrent.
Revu «Mama Roma» de Pasolini. Avant les oeufs de Pâques, remise des cloches à l'équerre.
Un oncle diplomate devait un jour acheter un cadeau au pape. Il avait conseillé au Général une épine simple mais difficile à mettre en sautoir.
Non, difficile à mettre «en exergue».


Cartons et poker menteur, Isabelle Dormion, 1er Mai 2006, mis en ligne le 4 pour déraison de muguet des bois.

Aujourd'hui s'amorce à la radio l'histoire de la prostitution. Marthe Richard ferme les maisons closes en 1946. Allant cueillir les premières violettes au Bois de Vincennes, quelle ne fut pas ma surprise de constater leur éclosion spontanée au milieu d'un champ (field) de petites choses plastiques laissées par quelques ahanants troupeaux de nomades sexuels, choses quelque peu usagées.
Faire un carton, cartonner, distribuer les cartes. Comme Pauline, la parleuse porte un nom similaire, elle s'appelle Claire après une intervention chirurgicale et le timbre de sa voix trahit le sexe masculin transmuté. De sa vie, hors ce discours structuré par l'exigence médiatisée de porte-parole, nous ne savons rien ou très peu, si nous ne lisons pas le livre où elle dit ce qu'elle pense qu'elle doit dire à ceux qui l'exigent (la sacro-sainte visibilité médiatique). De l'heure passée à l'écouter, nous ne retiendrons qu'une pathétique tentative à parler hors du fardeau porte-voix. C'est «hors» qui s'écoute. Hors micro que se passe-t'il? Qui sont ces femmes qui ne parlent pas-peu-jamais de ça? Que font-elles dans les herbes et les violettes du Bois de Boulogne, dans les champs de betterave de la périphérie d'Amiens?
A l'en croire, Claire, il est difficile de se faire entendre. On peut la croire, si l'on souligne la difficulté à parler en trouvant non la locution mais l'auditeur dans l'élocution. La censure sociale, la relégation est multipliée par l'interprétation intellectualisée d'une condition dont on sait tout, en ignorant tout de celles qui ne peuvent que garder le silence. Le discours juridico-social ne s'entend pas dans le vacarme télévisuel. Banalité des clichés, salut moral, salut intellectuel, salut féministe, Claire, c'est son prénom, choisi, affirme que la censure vient des féministes «pires que les cathos», dans le moralisme et la surdité défensive.
Je me souviens d'avoir accompagné sur le trottoir un (!) ethnologue marocain chargé de la prévention du sida pour le ministère de la santé. Les finalités de l'enquête épidémiologique ne permettaient pas ce luxe d'un relevé qualitatif, descriptif, ethnographique. Je me proposais de le faire à corps perdu, ce qui impliquait des heures ouvrables et nocturnes à traîner rue Saint-Denis et ailleurs, sans autre idée préconçue que celle de cueillir les violettes à la saison. Hors saison, des noix. Le minimum requis pour s'épargner les hypothèse hasardeuses, fantasmatiques. Recueillir des données.

Genre
Les féministes, auxquelles je me joins dans une joute acharnée où n'entre aucun élément de connivence, ni n'empathie (*) ne doutent de rien. Ce sentiment encore aujourd'hui, est d'obligation sororale, le genre l'exigeant. Le genre se tait, si la sexuation devient ma tasse de thé obligatoire aux sucrettes dispensée. Je me souviens du gratin dans le genre, réuni rue Saint-Dominique (!) dans une mimétique de pouvoir, une surenchère d'honorabilité universitaire, une époustouflante démonstration de brillance féminine, qui excluait d'emblée l'autre de sexe opposé. Invitée à tire expérimental pour confirmer l'exclusion de toute hétérosexualité, la question de genre et de langage se pose en terme éthique, non en termes guerriers. Si je me bats, les armes sont en action dans le champ où je guerroie. Les armes ne sont pas posées là, à côté, dans un ouvrage mis à signer au salon du Livre et de la Conviction partagée par un plus grand nombre.
Il y a quelques jours, je me suis vue appeler par le genre socio-professionnel auquel je suis (volontairement, accessoirement et de façon contingente) inféodée. Je ne me suis pas reconnue dans ce genre là, très mauvais genre, débilité, discrédité, défavorisé sans être sacrifié, maladif sans être mort, souffreteux et cachochyme. Il suffit de dire, non: «mais de qui parlez-vous», mais: «enfin, de quoi parlez-vous?» pour récuser la fausse identité où autrui vous relèguerait manu militari pour mieux vous dissoudre. Cette dissolution du genre sexué par la catégorie socio-professionnelle la plus dominée, cette douce abolition de la parole, cette glu dénégatrice, si l'on en expérimente les limites et en décortique
les pièges, est redoutable. C'est une fin de non recevoir, celle qu'a subie cette Claire, prostituée, homme/femme, obligée de parler de tout de rien, sauf d'elle. Elle s'est forgé des outils intellectuels pour répondre d'elle, non pour dire. Elle discourt, ce que je suis en train de faire quand on est mise dans un genre où la violence qui s'exerce est d'ordre symbolique et langagière.

*Je ne vois pas pourquoi revendiquer le statut de victime-genre.

Entre l'échec et le triomphe
Qu'une force féminine soit revendiquée dans l'omnipotence et c'est la folie quotidienne dont les ravages font les plus misérables faits divers. Qu'une faiblesse féminine soit exprimée dans la plainte doloriste perpétuelle et c'est le masochisme larmoyant avec mouchoirs gratuits.
Qu'une force soit là, active et silencieuse, calme et oblative, c'est le constat fait tous les jours. Des centaines de femmes résolvent les menus faits de la vie quotidienne, assurent leur survie et celle de la famille, des ascendants aux petits enfants, n'ayant pas eu le luxe inouï, celui que nous avons, de se poser la question essentielle de leur identité, dans une
société évidemment machiste. C'est un fait établi, qui implique la responsabilité d'un combat incessant, sans terme fixé. Mais pourquoi cette lutte ne serait pas provocante, interactive, dépassant les clivages politiques ou idéologiques? Ces divisions factieuses à l'intérieur d'une même cause sont épuisantes et vaines, qui reproduisent invariablement, périodiquement, les mêmes schémas dominants/dominés.
La liberté ne nous est pas donnée en partage. A nous de la prendre.
Nous ne choisissons pas toujours les parents que nous avons eus ni le métier que nous exerçons mais nous pouvons refuser de descendre à la station La Motte-Piquet-Grenelle. Emile Zola, c'est mieux!


Les falaises d'Etretat, Isabelle Dormion, 6 mai 2006
Fictions, rumeurs et mythographies* d'Etat?

Surplombant la mer, le Belvédère reste silencieux. Des voitures étrangères, un Suisse solitaire déjeûne d'une salade de thon, quelques Belges secouant ensemble au vent le tapis des véhicules dans une ronde tribale, deux Ecossais, avec kilt sans cornemuse, quelques oiseaux, c'est tout. Bombarde, instruments dans leur caisse, les pieds au sol, le nez aux nues. Faut-il encore escalader les blocs de béton rouillé par les embruns et la pluie?
Des genêts, une herbe verte, le petit avion de tourisme, baptême de l'air, beaucoup plus bas le tracé écumeux d'un bateau de pêche longeant l'à-pic, rien n'oblige vraiment, rien ne force au drame, hormis l'idée parasitaire qu'un meurtre est toujours envisageable, faute de mieux, l'ennui domestique mène au laisser-aller, pousser l'autre, une chiquenaude, pourquoi pas, le tricot ou l'assassinat, lassitude est pire, dans un moment de légère distraction avant la sieste? Les falaises d'Etretat, les petites maisons charmantes, la digue remplie de promeneurs le nez vers la curiosité naturelle, cet anneau de calcaire fiché dans la mer, le marchand de glaces italiennes, l'escalier abrupt donnant l'accès au point de vue, tout concourt à la perfection d'un dimanche banal, exceptionnel et magnifique, pas une fausse note, ni l'ambulance au loin, ni les sirènes assourdies.
Seule, une voiture décapotable*, rouge, incongrue dans cette petite ville où se croisent des retraités et les enfants des familles sages, les Anglais et quelques Allemands en moto, serait venue troubler une si belle journée? Non, je n'en crois pas un mot.

*Le Point N° 1755 ­ du 4 mai 2006 ­p. 48 - Le spectre du Watergate, Lahoud, le flamboyant golden boy, «qui ne craint pas de faire vrombir sa Ferrari dans les rues de la très calme cité balnéaire normande d'Etretat fréquentée par sa belle famille Heilbonner».
NB. Pourquoi craindrait-il le bruit du moteur dans la villégiature normande s'il ne craint pas le bruit du scandale d'Etat ?

*Le Nouvel Observateur N°2165 du 4 mai 2006: «Il (Nahoud) le dément farouchement», p. 62
NB. Pourquoi farouchement?

*Le Point n°1754 du 27 avril 2006 p. 46: «Nous ne l'avons pas lu, (ce texte protégé par le secret-défense), contrairement à une personne très au fait de ce dossier. Cette source crédible»
NB. Pourquoi ne pas l'avoir lu? La déposition du Général Rondo est publiée dans le Monde in extenso. La réserve? le droit de réserve? l'exigence d'une certaine réserve? Service minimal? Le minimum serait encore trop demander avant l'implosion?


Le père Noé est une ordure, Isabelle Dormion, 9 mai 2006
(Mais qui donc est le nègre de Chirac ?)

Cherchant à magnifier la mémoire de nos historiques méfaits, l'esclavagisme, le nègre de Chirac tisse ce jour de mille fils soyeux l'épopée discursive. J'entends «le père Noé». L'oreille se dresse. Qui, de l'entourage de Chirac, qui n'a pas relu la déclaration? Il sera fouetté sur la place publique.

Pour commenter, Cham suffit. Dans sa hâte lyrique, la plume anonyme de Chirac ne livre pas le père Noé adéquat dans le contexte qui puisse rendre compréhensibles aux citoyens laïques ces paroles de la Genèse. C'est en voyant son père ivre et dénudé sous la tente qu'il interdit aux deux frères cadets, Sem et Japhet, de détourner leur regard pour s'épargner la honte et l'impudeur. Le plus jeune couvre le corps du père des peuples, cuvant sa race, d'un habit. C'est en se réveillant que Noé comprend une chose simple: si Japhet a caché la nudité, c'est qu'il l'a vue et Cham l'a vue le premier. Honte et malédiction! «Maudit soit Canaan! Qu'il soit pour ses frères le dernier des esclaves!» Canaan est le petit-fils, le fils de l'aîné, il n'a rien fait, il aura les dents agacées par le raisin vert, l'histoire lui confère un destin funeste, c'est le fils de Cham, qui avait tenté de détourner le regard des deux autres et prévenu l'infraction primitive. C'est donc par une injustice que cette malédiction s'inaugure, par Saint-Julien érigé! Noé, après avoir instauré cette vengeance idiote dont la pérennité se dilue dans l'histoire, vit encore trois cent cinquante ans, tranquille en majesté paternelle, le beau temps après la pluie. Voilà où conduit l'abus des boissons alcoolisées (hormis le lait d'ânesse fermenté à bon escient à bon entendeur salut).
Allons plus avant dans les textes et la diversion, il n'y a aucun rapport avec ce qui précède, hormis le voyage et quelques marches à gravir. On peut voir au Louvre* une certaine assiette à légumes ancienne, et non émaillée, où est illustrée la pluie de cailles dispensée au peule élu dans l'exode. Afin d'éprouver son peuple, le faire marcher droit sans rechigner, regrettant déjà la marmite de viande et le pain à satiété dans les affres du désert, Dieu n'y va pas de mains mortes. Un bâton et l'eau de Mara s'adoucit. Au soir, les cailles tombent du ciel. Au matin, chacun peut cueillir sous la rosée un seul gomor de la manne dispensée la nuit, ni plus ni moins. Pas question de remiser le surplus sous la tente, pas une miette en supplément. «Chacun selon ce qu'il peut manger» pour que soient déjetés à la mer cheval et cavalier.

Est-ce judicieux pour un mémorial civil de prendre une référence théologique? Dans l'histoire de Noé, la condamnation à l'esclavage blâme la transgression d'un tabou, la nudité du père. Dans notre histoire colonialiste, l'ethnocentrisme culturel et le battage de coulpe en vigueur de nos jours et autres repentirs incitent à louvoyer, politiquement clean et non sans reproche. L'esclave est noir, l'esclave est inférieur: l'histoire peine à dissocier l'esclavagisme du racisme**. On arrive aujourd'hui à «la discrimination positive» qui est paradoxalement une des formes les plus perverties du racisme ordinaire, où le concept d'altérité est dévoyé. S'il y a discrimination, en aucun cas elle ne saurait être positive***

*Salle Sauvageot
** «De l'indigène à l'immigré» de Pascal Blanchard et Nicolas Bancel ­ Découvertes/Gallimard
*** discriminare: mettre à part, séparer, distinguer.
Pourquoi pas «distinction », sans connotation pénale et juridique dans les textes de loi, terme à connotation ­ incluse - positivement. Les termes discrimination et positive s'annulent dans la redondance.
Distingué, adjectif qualitatif. Untel s'est distingué. Untel est distingué (Anquetil ­ Shackleton ­ Django ­ Terzieff ) On ne dit pas «Sacha Pitoëf s'était discriminé dans la pièce de Pirandello assez positivement», c'est aussi hypocritement grotesque que le terme «mutualiser», pour signifier «dégraisser les surnuméraires».


Errances, Isabelle Dormion, 14 mai 2006

Une discussion sur France-Culture met en scène les protagonistes de l'urbanisme parisien dont je n'ai pas pris tous les noms, certains familiers d'autres non, sociologues, architectes, chercheurs (pluridisciplinaires?), sémioticiens, urbanistes, esthéticiens, praticiens des grands boulevards et des impasses, paysagistes, interactivistes récidivistes, animateurs de réseaux, autres regardeurs-métreurs-vérificateurs des mobiliers urbains, vidéomaniaques, décrypteurs scénographes des paysages ouverts et (aucun habitant, pas le moindre, de nos culs de basse fosse, l'ordinaire domicile-travail, carte orange, ligne banlieusarde saturée des mornes départs au petit matin, circuit pédestre obligatoire, profané par l'empoisonnement de la couche d'ozone). De qui se moquent-ils? De nous, les urbains, les usagers des villes, les rues sont les nôtres, le boulevard est la royauté, Dubo-Dubon-Dubonnet, candides observateurs comptant l'étrange valse des corbeilles à papier dans les cours d'immeubles.

Quelques minutes après l'audition de cette émission, une confrontation pédestre avec le pavillon de l'Arsenal* s'imposait pour apaiser l'énervement subséquent. Rue Regnault, rue Watt, les quais, Pont de Tolbiac, Bercy, Sully-Morland, Cité foirée de Laprade, Caserne Républicaine. Pavillon, désert à 11h40. Trois visiteurs. D'où vient ce jargon anthropologisant dont les mots-clés ont été relevés comme autant de tics conjoncturels? Tout est mis au pluriel. «Les urbanités», mais où sont les pissotières et les fontaines Wallace, les kiosques humains? Reste le café du MK2, qui je l'avoue, par temps ensoleillé, n'est pas mal, enfoncée dans le divan des heures durant pour regarder marcher les gens, chacun installé à son compte. «Les individidualismes pluriels?», je n'ai rien entendu de tel, aucune contradiction, ça ronronne complaisamment.

Une seule question me taraude l'esprit. Comment chacun des intervenants est venu de chez lui (adresse! je l'exige!) à l'émission? Moyen de transport? Déclinez! Dites, avouez, Rive Droite ou Rive Gauche? Itinéraire préféré? Dites! Scooter, taxi, métro, RER, voiture, vélo, autobus, dromadaire, poids lourd, quelle ligne, cheval, âne, skate, rollers ou qui, à pied? Montrez les mollets! Vérifions le fondement de tant de certitudes! Ampoules, oignons, modèles d'habitat privilégié? Marque des chaussures? Semelle de cuir, ferrée au bout? Nom du cordonnier? Précisez! Tâtons les muscles! Des noms, des aveux. Après la réponse, vérifiée, on parle sérieusement, on écoute. Dans un premier temps de stupeur devant tant de «centres de reflux», les «moments de transport réinvestis (!)», «le regard décalé sur la ville», les «passages de la tradition heiddeggerienne vers, pourquoi pas, une visite à la phénoménologie», on attend Yves Bonnefoy, qui, tiens, ne vient pas ce jour à la rescousse, René Char non plus en service recommandé, pas un seul n'a seulement cité Merleau-Ponty, ni les utopistes d'un autre âge. Le nom d'Eiffel n'a pas été cité une seule fois et Haussmann livré aux oubliettes, Viollet-le-Duc oublié, et s'il faut se taper l'hôtel de ville transformé en volley-ball fermant toutes les allées, ouvrant les circuits-vélo quand on est à la bourre, ce n'est vraiment pas la peine de réunir autant d'experts en «territorialités réinvesties».

Que signifient «les centralités», le pavillon «normé», «très-très représentatif»?, «l'autre devient support de signes»?, «maximaliser les inter-relations»?, «ouvrir les possibles»?, «proposer une anthropologie conceptuelle»?, «redéfinir l'impératif de la mobilité»?
Où sont les bistrots, juste boire un coup entre Tolbiac et la Morgue, quai de la Râpée, avant de crever? Ou ces gens n'ont pas lu Perec, la seule référence en matière d'espace, ou ce sont des petits rigolos. Les deux. Ils pontifient sans citer Bachelard, ce qui fait sourire quand on sait de source sûre que tous l'ont lu et pillé en catimini. Le petit recoin, l'escalier, le colimaçon? Ils l'ont oublié. Ces phrases qui ne veulent rien dire comme «l'habité va faire référence», «Configurer l'espace», «Mutation du corps», «Les codes d'organisation de la ville»?

Seule une voix, en qui je crois reconnaître celle Véronique Nahoum-Grap, dit sa réticence à pontifier sur tout et trancher. «Certaines stations (de métro) sont plus vivantes que d'autres, mais je n'habite pas Paris». Modestie et prudence. Enfin quelqu'un qui ne se présente pas comme docteur-experte en topographies obligatoires et fabrication de l'espace d'autrui dirigé.

Depuis le milieu du19e siècle, architectes, intellectuels ou politiques ont constamment alimenté la réflexion sur le devenir de la capitale, une réflexion qui passe invariablement par un regard sur le centre, lieu lui-même sous-tendu par une pensée sur l'espace public et sa capacité à créer ou faire évoluer LES CENTRALITES»,
Simon Texier, historien.
Entrée libre au forceps dans un espace désolé après conceptualisation et gadgets de l'interaction.


Disjonctions, Isabelle Dormion, 27 mai 2006 (mis en ligne le 29)

L'opercule à l'arrière du train laisse voir les rails et sur le côté les herbes sur les travées rappellent les images tant de fois vues et toujours oubliées, reléguées dans le refus et la colère, revues, relues, retrouvées celles des fantômes recherchés dans le logiciel du musée. Pourtant dans la porte de bois, fermée, du pavillon n° tant au camp d'Auschwitz, faudrait-il encore regarder espérant y croiser un regard chargé de reproche. Le trou percé dans la porte, fermé par un petit rond de fer qui se bouge dans un léger déclic, les files d'écoliers polonais blêmes, mornes et rendus silencieux par la parole monocorde d'un professeur d'histoire qui s'ennuie, tout horrifie.

Une incitation publicitaire en anglais est délivrée aux visiteurs: «Auschwitz? With a return ticket? From the city center? Yes, it is possible», with «guaranteed seating» and «care taken of your security» pour une somme forfaitaire accessible, pratique et confortable.

Au Musée Juif, Joschka Fischer*, dit simplement à l'assemblée des étudiants attentifs, never more, we have to build peace, Europe to build, never more. Israël, Palestine, il répète, peace, security. Ce sont, discursives** -il oublie le papier sur lequel sont écrites les notes- des évidences, il faut les entendre, il faut les écouter, on suit du regard le papier qui scande les paroles, les images du film montrent les gestes de la main droite, il a plié le papier, les étudiants très policés ne poseront aucune question embarrassante, tout est rentré dans l'ordre dans le quartier délabré de Kazimiercz. Et pourtant, à quelques pas, les graffitis antisémites, près de la clôture du cimetière juif sont bien là, fraîchement inscrits sur la pierre et le béton photographiés.

La taille de la chambre à gaz surprend. L'air manque, il faut accepter de sortir vite pour retrouver l'air doux, le parfum à Cracovie des seringas en fleurs, libre, renonçant à comprendre à tout jamais une telle folie. Le mécanisme des fours est là, fonctionnel, rationnel, ingénieux, à quelques mètres seulement, les écoliers se suivent, vaguement attentifs, distraits, ennuyés par l'obligation d'une sortie à la veille des fêtes.

Au pavillon français, les visages des gens pris dans leur vie libre, l'un devant une harpe, l'autre enfant, dans son enfance inconsciente des tragédies à venir, l'une, très belle en tenue blanche. Les visiteurs se taisent. Quelques japonais. La rampe. La pavillon médical. Les visiteurs s'attardent devant la paille, les paillasses, les pyjamas en loque, les petits habits, les tinettes, et devant les poêles de faïence, ce sont les récits, les mots, les images d'une autre réclusion, les «souvenirs de la maison des morts», qui reviennent à l'esprit. Chaque visage, chaque regard de chacun des prisonniers pris dans un cliché anthropomorphique, glaçant et classifié, sidère le visiteur.

Peu de gens osent s'installer à la cafétéria d'Auschwitz, envoyant les cartes postales aux amis. Peu osent ouvrir la bouche. Peu de gens, mais certains ont dessiné sur le livre d'or des graffitis ignobles, des croix nazies, des horreurs inspirées par l'imbécillité, c'est ce qu'on croit. Dehors, un vieux refuse d'indiquer la gare et les maisons autour sont bien là, rien n'a changé, ils disent à Cracovie, «Ah, vous êtes allés dans ce quartier? Et ça vous intéresse, les Juifs? Il n'y a rien à voir, c'est vétuste, abandonné». La question de la propriété des terrains et des maisons du ghetto n'a pas encore à ce jour été réglée.

Oui, ça nous intéresse. Cette question, posée comme ça. Rien à voir. Circulez. Et le château, vous l'avez vu? Oui, merci.

Ce chef d'état iranien qui souhaite l'anéantissement d'Israël, aucune cour internationale ne l'a aujourd'hui empêché de sévir.

*Ministre allemand des Affaires Etrangères sous le gouvernement de Gerardht Schroeder.
** «la France est donc contrainte à une prudence beaucoup plus grande qui n'y paraît. L'Allemagne, qui ne déborde évidemment pas de sympathie pour Israël, a décidé d'adopter un profil bas qui convient parfaitement au ministre des affaires étrangères, Yoscha Fischer, qui doit faire oublier une jeunesse plutôt militante et parfois compromettante. Tout cela ne fait pas une politique européenne.»
Alexandre Adler dans «J'ai vu finir le monde ancien», p. 225, Grasset, 2002

Les liens et l'exil

Dans ce mémorial laïque d'Auschwitz, la précision muséographique, admirable travail des historiens de la mémoire recèle et révèle. Grandeur et misère.

Cette histoire est inconcevable avec Dieu. Cette histoire est possible sans Dieu. Blasphème. Les enfants de deux ans. On voit sur le tertre, les sels, les cristaux de Zyklon B, fabriqué par A.G. Forben, trust encore actif, là, au-dessus, ces ouvertures, on les voit, on voit ces choses, on peut les voir, les murs, les traces des mains, comme ce livre de poche d'une oeuvre de Sartre, une couverture toujours en mémoire, une obligation du regard qui dénonce. On suffoque. Pour visiter les mines de sel aux alentours de Cracovie, il faut payer une cinquantaine de zlotys. Ici, rien. Bon marché. C'est gratuit-obligatoire pour les écoliers polonais en sortie. Pas d'oboles aux survivants, pas de tronc, pas de synagogue, pas de chapelle, pas de Carmel. Rien. Des miradors. Rien ne sollicite à Auschwitcz. Mémoire blanche, glacée. On y va. On n'y va pas. On passe. On n'y reste pas. Rien ne retient.

A la ville proche, un hôtel. On est libre ou non d'y aller. On eut préférer la distraction, Disneyland en permanence. Cafés et jeunes en ville. Le théâtre de Kantor n'existe plus. On peut visiter la maison du pape. On peut, moyennant un petit effort, aller voir la rampe de Birkenau. Deux kilomètres. Marcher. Les oiseaux. Près d'un lac aux eaux grises, un échassier. Quelques pas de plus. Ce n'est pas grand chose. Marche, démarche, aucune réparation possible. Rien n'est possible. Auschwitz, les arrêts avant le terminus. Ce bruit des freins, le même à Trzbinia quand descendent la femme au visage si dur, mise en plis fraîche pour l'Ascension et sa voisine au cabas. On peut regarder les rails envahis par les herbes folles, on peut imaginer, on peut nier, on peut occulter l'histoire, on peut en sortant trouver la vie très printanière mais demain pluvieuse. Parapluie dans une valise. Rien n'est difficile. Les choses dans les sacs. Ils avaient mis habits, quelques effets, des chaussures. Les barbelés électrifiés sont là. Tout est là, délimité. Tout est là, pour les humains, hors du temps. Des femmes, les cheveux protégés par un foulard bleu, des employées, nettoient les vitres. Tout blesse le regard. Des ouvriers indolents réparent les systèmes électriques. Je les prends en photo avant la visite du pape. Mais Pie XII, comment oublier? Le travail rend libre. On peut tout supporter. Tout est difficile. On doit refuser. On peut tout voir. On doit dire. On peut se taire. On doit écrire. Encore. Et pourtant rien dans l'homme n'explique la haine. Rien. La colère, oui. La haine, non. Le silence, comment l'accepter? Et ce pavillon polonais, qui raconte le malheur polonais, la pacification, les villages détruits. Aujourd'hui, comme il y a trente ans, ces visages fermés, comment les regarder? Le ghetto. Les gens qui crachaient sur le mémorial. La dernière fois, je les ai vus. Ils crachaient. Ah, vous aussi, vous êtes Juive? Moi, non, néanmoins, par l'arrière grand-mère?

Et pourtant dans ces gens assemblés à Cracovie, je n'ai vu qu'une antipathie manifeste, blafarde, envers les étrangers que nous sommes. Refus de répondre, refus de regarder, refus de rendre une parole, refus d'informer. Le nationalisme, leur fierté, c'est ça, cette négation, butée, regard détourné. Brutalité. La gare, il ne sait pas. Le train, l'homme, le vieux, il ne connaît pas. Oswiecim? Il ne comprend pas. Il est sourd. Il est aveugle. Un train, jamais vu? Les rails, les maisons, tout est là, il suffit comme dans le film Shoah, de dérouler, d'aller, tout est là, rien, non, il n'y a plus rien, et c'est le seul mot qui vient avant les larmes, c'est un mot atone, blême.


Personne, Isabelle Dormion, 5 juin 2006, mis en ligne le 6

Le théâtre d'Aubervilliers est le lieu où s'amarre un débat ce matin à France Culture. Jack Ralite* cite, entre autres références, politique et souvent paradoxal, Malraux, si l'on accepte après lui de ne pas oublier la vieille maison de la jeune culture d'Amiens. Les gens du quartier d'Aubervilliers, les habitants, les arpenteurs de rues RMistes, et multi-ethniques ont animé un spectacle chorégraphique dirigé par Juha-Pekka Marsalo, en collaboration avec le Pôle Ressources pour les pratiques amateurs en Seine-Saint-Denis. Les danseurs expriment dans "Ouverture", ce qu'ils ressentent (dans la ville? complices?), aujourd'hui. Que pense personne? Les danseurs, pourtant tous amateurs, sont salariés par la compagnie, qui leur a signé un contrat. Danser, c'est un taf niplunimoins dit la fourmi culturelle intermittente en son étal. Que penserait tout le monde, si tout le monde est personne, la masse gratinée. L'ancien Ministre de la gauche cite l'hommage d'un article rédigé par royal, le Figaro, accordant un titre de noblesse à l'un des valeureux piétons PC de la culture: il y aurait des gens très bien parmi les communistes. Qui en aurait donc douté l'espace d'un instant?

Etre quelqu'un -avoir un nom- ou n'être personne, est-ce la question qui importe, en terme politique? Serait-ce donc être célèbre? Il y a des endroits pour ce genre, la ferme des célébrités retrouvées et les auges où barbotent les fétidités liftées. Si on prenait la peine de relire le pontifiant Malraux, dans «les Voix du silence», est-ce que le débat -hasardeux- cautionne Aubry, dans la politique culturelle menée dans le Nord? La fête pour tous après la quinzaine de l'ouvrier. Brecht ou la sieste morne. Il suffit dans le genre, marionnettes, grimoires pour culture et mémoire de demain, de voir les dragons érigés à l'entrée du jardin des Plantes, ces contrats d'artistes qui décorent parfois la ville de brillantes fanfaronnades, gueules de flammes en béton colorié, céramiques en miroir argenté, des leurres pour nous les gogos harassés, les épouvantails révoltés.

Etre personne, c'est accepter parfois, dans l'anonymat d'un combat, d'être porte-parole, au lieu d'être quelqu'un. C'est provisoirement passer les murailles, pour que filtre l'autorité, plus que l'autorisation. C'est manifestement, refuser de poser une barrière hautaine entre ici et là, l'universitaire et l'universel. C'est démontrer, de manière pragmatique, qu'aujourd'hui, muni d'un ordinateur récupéré à la casse ou prêté par l'Etat, un euro par jour, il est possible de mener une maison d'édition, entre élitisme et populisme en Tong et short débraillé. Le résultat est là, probant, plus de blogs que de lecteurs, la profusion des prises de parole individualisées brouillant l'écoute, l'inter-activité obligatoire. Que penses-tu, toi qui passes, de ce «dur b