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Turbulences,
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Turbulences
en cours Combien de fois aura-t-il fallu entendre, en boucle sur les
chaînes de télévision, «nous recevons
juste à l'instant les dernières images de vidéo
amateur». En quoi une image professionnelle pourrait
différer, fatidique, l'instant où l'eau emporte,
engloutit, roule, charrie, violente, démembre, défigure,
décapite et tue les victimes en masse? Le cataclysme n'a
rien à voir avec le professionnalisme de l'audiovisuel.
La réalité est là contingente. Horreur.
Les images en boucle ne parviennent pas à signaler. Plus
rien à signaler. Tout est emporté. Hormis ceci,
à propos d'un immeuble, en France, soufflé «On
n'avait pas vu une telle explosion depuis trente ans»
(cercueils alignés dans une chapelle ardente). Depuis
trente ans, on n'aurait rien vu. Surenchère du pire encore
à venir (cercueils alignés dans une chapelle, un
gymnase, en Chine). Demain, encore pire qu'hier (cercueils alignés
dans un entrepôt de Rungis). Des images encore plus terribles
nous sont promises, au train où vont les images (blocs
de glace s'évaporant au dessus des corps alignés
en plein soleil). Rien n'est dit, en dehors de la boursouflure
obscène de cadavres violacés montrés poussés
dans l'eau et la boue d'un charnier par les engins de chantier
requis pour la circonstance. Combien de fois a-t-on subi la même rengaine douceâtre et stridente susurrée d'une voix néanmoins rassurante de fausset, «dol, donnez, ding dingue, dong, dignes d'un don, dol, donnons, dis, dur dab donnes dix dindes et dindonneaux d'un don dû : Défi, dégâts du débit d'eau, début du débat». C'est la chanson pour nous, enfants attardés. On entend ça à longueurs d'informations. Les douze coups de minuit. Feux d'artifice. On leur coupe le sifflet. On leur ferme le clapet. On ferme. On appuie sur le bouton. On dégage le terrain. Basta. On s'aère. Débattre, faut-il ou non aller se bronzer asiatiquement, ça les aide, mis à part le Sras démodé et la grippe aviaire hors propos et dans quelles limites de la bienséance, alors que Houellebecq a déjà taillé le vaste costard du touriste hexagonal en maillot de bain et ceci hors cataclysme. Qu'on rameute les spécialistes de l'éthique en urgence et qu'ils se pressent en choeur, où sont-ils, où est Michel Serres*, où Julliard, où Edgar Morin, Kouchner, Dominique Desanti, Lustiger, pourquoi pas? Iacub, en canon, presto, juridique et provo, que sais-je, où est Mondzain, qui va bientôt diriger moderato cantabile la chorale avec voix acerbes et goût bulgaro-byzantin, Marc Augé*, l'Abbé Pierre, que sais-je, au moins sacramentel, pourquoi pas péremptoire et chapitrant, n'importe qui, mais où sont-ils tous donc? Ils cherchent les mots. Ils se dérobent. Les mots manquent ou vont bientôt venir à manquer. Il ne s'agit pas de dire une seule connerie qui prêterait à conséquences professionnelles. On est grillé pour moins que ça. Ne s'avancent pas. Ne se risquent pas en ces terrains innommés des bourbeuses, fangeuses annonces télévisuelles depuis quinze jours. Depuis quand la bonne conscience consensuelle se goberge-t-elle à ce point ignominieuse de ce terrible ragoût-là. Sont ajoutés pour corser le bouillon les commentaires des inévitables spécialistes de la chose enfantine psychologique, les donneurs de très bons conseils à nos chérubins chéris quand ils daignent émerger des jeux vidéo pour avaler, monstres gavés pré-obèses, oui, c'est là le débat, leur pizza-nuggets, «oui, il faut montrer les images de l'Asie, mais non, pas à table». Merci, on avait déjà perdu l'appétit et le sommeil sans ces conseils frappés au coin de l'exception française. *faux, à «Ripostes» sur la 5, dimanche 9 janvier, débat et gloses sur la conscience planétaire, au moment où j'écris. Une mort professionnelle, Isabelle Dormion, 10 janvier 2005 Une journaliste à Libération, Florence Aubenas,
ne donne plus de nouvelles depuis mercredi dernier. Elle est
correspondante du Journal en Irak, c'est une grande professionnelle,
elle est très expérimentée, elle a la prudence
du serpent et la blancheur de la colombe, elle est intelligente,
elle est avisée, elle est belle, malgré son grand
courage, elle est féminine, elle est sympathique, elle
témoigne pour nous, pour notre information, pour votre
information **, il faut souhaiter qu'il n'y aura pas pour elle
le même compte à rebours, tant qu'elle est disparue,
nous sommes disparus, tant qu'elle ne donne pas de nouvelle,
nous ne donnons pas de nouvelles et autres impératifs
arbitraires auxquels nous ne souscrivons pas. Au professionnel,
disparition professionnelle. C'est juridiquement un accident
du travail, un accident sur le parcours du lieu du travail (la
rédaction du journal) au lieu du travail (l'Irak), le
bureau. C'est comme l'employé qui glisse sur le quai du
métro Chatelet en se rendant à son travail, la
caisse à Carrefour-Massena à l'ouverture des soldes.
C'est la même chose ailleurs. C'est la même chose
partout. Une employée est décédée
hier de mort naturelle sur les lieux de son travail, prise en
otage par la mort même, aux couleurs mêmes de la
France. Le Samu appelé n'a rien pu faire. Les pompiers
sur les lieux de la profession rapidement n'ont rien pu faire.
Personne n'a pu la ranimer. Il y avait sur les lieux au moment
du constat du décès non seulement un étudiant
Irakien, un exilé qui n'a rien pu faire, qui n'a rien
fait, mais aussi un autre, tenu à l'extérieur,
membre de l'Association Averoes, il n'a rien pu faire, il n'a
rien fait, il y avait là un beur de la deuxième
génération, il n'a rien pu faire, il n'a rien fait,
un ingénieur algérois, qui n'a rien pu faire, qui
n'a rien fait, qui est allé saluer en file indienne avec
les collègues la personne décédée
abruptement, il y avait aussi des Français de la centième
génération ils n'ont rien pu faire, ils n'ont rien
fait, un échantillonnage représentatif, employés,
cadres, des Français, gens de la Direction, et en ligne,
une représentante du personnel, téléphonant
partout. Elle n'a rien pu faire, elle n'a rien dit, elle n'a
rien fait. C'était trop tard, la personne est décédée
d'un collapsus, cyanosée, visage bleu, méconnaissable
et totalement méconnue, inconnue même, anonyme aussi,
bien que «très appréciée par ses collègues», Pour en revenir au professionnalisme qui est un titre de distinction
à géométrie variable, rien ne permet d'affirmer
qu'une disparition en vaut une autre, si l'on ne cesse de considérer
le caractère élitiste, hiérarchisé,
remarquable, notifié, notable, comptable de nozélites*
professionnalisées. ?*Marco Ferreri «Yabon les Blancs» -1987 Place aux héros, Isabelle Dormion, 17 janvier 2005 On m'avait parlé d'un type, un chômeur, qui n'ayant
plus rien à perdre et pas grand chose à gagner,
était parti, sans Assedic, sans oxygène, accompagné
d'un sherpa, escalader quelque sommet himalayen. Le sherpa décéda
et le chômeur s'allongea quelques secondes dans la froideur
éthérée, tenté par le dernier sommeil
du juste. Il survécut, on ne sait comment, dépassant
sa condition dite humaine et de chômeur, sans une particule
d'oxygène et délesté de ses bagages. C'est
un exemple, c'est un héros. Il accéda par ce haut
fait à une gloire toute relative, avec un parcours obligé
des conférences dans l'hexagone, le Valais, le Tessin,
l'Argovie et l'Appenzell. En nous somnolent les dernières
ressources, sachons les utiliser à bon escient. Dans quelles
conditions survivre? Passons sur le sherpa. J'ai entendu dire ce matin tout le bien possible, inimaginable, sur Thomas Bernhardt, du dernier corrosif aux avant-premières en cours de promotion. J'attends de le voir surgir de sa tombe pour opposer un démenti catégorique à ce danseur de claquettes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler de lui. Un type, oublions son nom, qui pour nommer sa compagnie de théâtre a utilisé le matricule de son grand-père. On le laissait dire, on laisse faire, avec ce nombre maudit qui garantit de son poids de souffrance sa généalogie théâtrale, il se déployait en un discours à la fois serein et violent, dans une posture d'avidité scripturaire, on l'a laissé dire «il touche là à l'épique, au mythe etc etc». Je n'irai certainement pas voir sa mise en scène. Curieux cette façon qu'ont ces types-là de s'identifier à leurs héros littéraires dont, impudents, ils prennent la place en les statufiant sur France-Culture. C'est un contresens insistant que tous applaudissent en choeur. Quelqu'un dans la rue parlait en marchant d'Amos Gitaï. Je le suivis quelques minutes malgré le froid pour en savoir plus. C'est violent. Le bruit des pas dans le désert. Le bruit des pas quand les filles dévalent les escaliers métalliques du club délabré battu par les vagues. Le bruit du bois dans les flammes qui crépitent, le bruit du vent, de la pluie, les moteurs qui tournent dans la nuit, le bruit qu'on imagine des pas dans la neige, si loin d'Eilat, le bruit de la douche glaciale sur la peau des filles vendues, le bruit des corps brinquebalants sur la tôle. «Ne fronce pas les sourcils», c'est tout ce que dit l'ange salvateur à l'autre fille perdue. L'an neuf. Quoi de neuf? Isabelle Dormion, 23 janvier 2005 Il est encore temps de présenter des voeux ou d'y répondre poliment sans encore et toujours surseoir. En dehors des conséquences du tsunami, et des déclarations diplomatique de Candy Rice, sur-réelles, tout va bien. Rien à signaler qui prête à la critique. 2005 sera une année remarquable, mieux, remarquée, si l'on accepte de marquer, heure par heure, sans désemparer, sur un carnet, tout ce qu'il faut noter chaque jour, petits et grands faits soulignés. La lecture a posteriori régurgitera sur la grève ses héros ordinaires et ses personnages de seconde main, des hommes et des femmes comme on en voit dans les journaux, certains cygnes* altiers survolant l'avenir, d'autres canards à la vilenie roublarde, souillée des eaux passées, fangeuses.* Les films animaliers sur l'instinct merveilleux des manchots en groupe, les films sur la pureté intangible du dernier trappeur dans l'espace immaculé, donnent la mesure d'un monde de merveilles ouatées et neigeuses, nuageuses, il suffit, candide, de le contempler virginal, si l'on déleste un certain regard vers les cieux où passent en V les oiseaux si élégants. Leurs plumes lissées. Il suffit de prendre la loupe et vers la terre, observer le vermisseau glisser dans sa splendide et modeste reptation. Les yeux minuscules du vermisseau, sa petite bouche. On arrivera ainsi très vite à quelque métaphysique du lieu commun, ah que la terre est belle*, petites et grandes créatures! ah que Titan est titanesque! ah, cette crème brûlée dont l'incandescence caramélisée brûle l'imagination! ah, que l'homme est petit face à ces infinis inexplorés! Rien de neuf? Un épidémiologue-psy-extralucide anglais annonce ce lundi-là une attaque magistrale de gueule de bois, sous forme de suicides et de dépressions réactionnelles. L'année nouvelle et ses pétards n'aurait pas été suivie des promesses en guirlande. Les espérances seraient déçues. On s'attendait à la nouveauté et les soldes des collections stockées se liquident sans grand enthousiasme: BHL est bazardé. J'ai trouvé avenue d'Ivry, les enfants en rient, certains gloussent, un habit élastique en Prince de Galles, le canapé de Thierry Lhermite dans le père Noël est une ordure, tout semble de droite, le Touquet avec vestes de week-end molletonnées, sur les dunes l'Enduro des sables en jeu, toujours Léonce Desprès, aussi loin que je m'en souvienne, de l'autre côté, sur les ondes Antoinette Foulque se compromet avec Finkielkraut dans je ne sais quelle apologie réactionnaire du «ventre», quel mot, quel titre, sans vergogne, verbeux et tonitruant, sur l'autre rive, Baudis livre son coeur à nu palpitant dans le Nouvel Observateur, c'est répugnant, on voit les larmes, la justicière sentimentalité, l'aorte et les pulsations d'un homme qui pleure, un vrai chagrin, comme tout le monde, ni pire, ni meilleur mais si humain, c'est un livre, Patrice Alègre est une ordure, c'est vrai, c'est un droit, c'est une vérité et c'est légitime, on aperçoit plus tard ailleurs en loucedé Bedos servant Bedos junior, on voit la paternité, là, dégoulinante, en jappements sur les planches acquises de plein droit, lui barbu, attendri, c'est humain, vitupérant sec dans les stucs et les faux plafonds d'une charge lasse et décourageante, on est gêné, puis peiné, puis on appuie sur l'interrupteur pour sauvegarder un reste de pudeur: on voit en songe une femme de soixante ans passés accoucher (d'un bébé, c'est humain) sous nos yeux attendris, les pires. Le mieux. On a le petit Prouteau, Ménage et le grand déballage. C'est bien. Krivine avait un pistolet? Incroyable. Quand je le croisais sur le campus, il avait un pistolet dans le sac avec les polycopiés? Les mathématiques! Et il n'a pas tiré? A quoi sert-il donc? La politique! Incroyable! Prouteau aussi, un pistolet, et même un révolver, paraît-il, dans l'autre poche. Dans quelques années, nous aurons un nouvel ouvrage illisible, soldable et pilonnable dans les deux mois sur l'imbroglio sans intérêt et le droit affirmé de dire au téléphone des imbécillités plé(y)nières. C'est humain. C'est idiot. J'en dis moi-même et pas seulement au téléphone. Quand je veux, partout, dans la rue, sous la douche et dans les salons. Hier j'ai dit sans rire Merleau-Ponty, oui, mais c'est quand même la phénoménologie du pauvre. C'est navrant. Se citer! utiliser des citations! Grotesque! Merleau-Ponty hier, demain pourquoi pas Pasolini et tout ça en pure perte, après demain Dante dans le texte**. Tout est humain. Tout ce qui est humain nous concerne. Ce
qui est humainement admis est excusable. Ce qui est humain est
répertorié. L'indignité est humaine. Elle
est excusable. On peut excuser ce qu'il faut comprendre. On doit
comprendre l'indignité. Il faut entendre l'indignité.
Tout ce qui est dit peut être entendu. Tout ce qui est
entendu doit être Enfin sourdingue? «Again?» Just «a gun!» * «en fait dans ces autres animaux et plantes et minéraux l'on ne note ni bassesse ni hautesse: car ils sont naturés en un seul état, égal en tous), il s'ensuivrait que chez eux ne peut avoir engendrement de noblesse. Ni davantage de vileté, vu qu'elles doivent être regardées, l'une comme manière d'être, et l'autre comme privation d'icelle: l'une et l'autre possibles à un même sujet. Adonc, il ne pourrait en eux y avoir distinction de l'une et de l'autre. Et si l'adversaire voulait dire que dans les autres choses noblesse s'entend comme la bonté de la chose, mais que chez les hommes elle s'entend comme la perte de toute mémoire de leur basse condition, ce n'est pas en paroles, mais à coups de couteau que l'on voudrait répondre à une bestiauté aussi grande que de donner pour cause à la noblesse de toutes autres créatures leur bonté, et à la noblesse des hommes, un principe d'oubli». (Banquet, IV XIV) ** «è'l sol segno di foco;// lo qual a lui non dà nè to'virtute,// ma falo in alto loco // ne l'efetto parer di piu salute». (passage obscur, difficultés de traduire L'an neuf. Quoi de neuf?) Lorie ou Denis? Isabelle Dormion, 24 janvier 2004 Il faut savoir que Diderot a été fiché
à l'âge de trente-six ans. Esprit dangereusement
brillant. Ceux qui l'ignorent l'apprennent en oyant France Culture,
la radio (que chacune peut, indigène), que tous peuvent
écouter en passant l'aspirateur. La désinvolture,
non, la négligence est requise dans l'exercice. Laisser
la poussière et s'envoler les mots en surabondance qui
toujours retombent à leur juste place en l'esgourde. Ainsi
à peine s'achève le repos dominical où repus
des repas en famille on encape une nouvelle semaine, il est asséné,
sous forme de débonnaire encouragement, à nous,
citoyennes et pré-retraitées calamiteuses, la chanson-Duteil
qui suit ce conseil au premier degré, en prime-time, de
la bouche même du premier ministre, le chef du gouvernement
et pour ainsi dire notre grand berger du terroir à tous.
Il faut «positiver» comme Lorie. Qui est Lorie? Je
ne sais pas. Je ne veux pas le savoir. On me montre d'autorité
une petite personne frénétique qui beugle et mugit
«Je serai là toujours pour toi!», encore une
menace, en agitant autant que faire se peut les membres inférieurs
et supérieurs, dans la série des modèles,
nos héros nos héroïnes, à ça
s'identifier, en pointant le bras puis l'index vers la caméra
comme un éplucheur à légumes, c'est ça
Lorie, celle par qui arrive le positivisme. Il faut savoir qu'à Paris 7, quelque esprit subtil distille sur le site de l'Université la citation quotidienne de Denis Diderot. Le choix est judicieusement fait. Ceux qui ne connaissent pas l'oeuvre entière de notre encyplopédiste adulé ont la joie de la découvrir proposée sans excès, ceux qui la connaissent partiellement ont le devoir et le plaisir de situer la phrase ou le morceau choisi dans l'oeuvre entière. Il faut ensuite la décrypter dans le contexte, cette contrainte des informations calendaires dispensées par l'institution. C'est une initiative qui peut être lue à différents niveaux d'interprétation. Cette citation discrète est un appel incessant à la réflexion, elle sonne à l'heure dite, ponctuelle et légère, comme le cuivre affiné d'une petite clochette de sacristain au moment de l'élévation. Les informations concernant toutes les strates de la connaissance, colloques des sciences physiques aux débats des sciences dites humaines, sont alors soumises à ce rappel à l'ordre ironique et furtif, la parole désacralisée de Diderot qui invite à l'individuelle critique de la pensée collective. On ne peut ignorer l'effet des citations gouvernementales,
maladroites et démagogiquement désastreuses, comme
l'a dit Lorie, comme l'a dit René Char, plus Closerie
des Lilas. La référence à René Char,
elle, tombe *comme un paveton dans la tisanière. Pourquoi
ne pas citer André Breton, ce tyran libertaire qui savait
pontifier mieux que personne? René Char, lui, n'a pas
dit que des imbécillités, il en a aussi écrit,
unanimement ovationnées chez Gallimard, comme celle-ci
: Alors qu'il suffit de s'interroger: «Des paroles inconnues chantèrent-elles sur vos lèvres, lambeaux maudits d'une phrase absurde?» (Début du «démon de l'analogie» de Mallarmé) Intellectuels et non-intellectuels. Pourquoi opposer les deux? Isabelle Dormion, 1er février 2005 Les non-intellectuels ne sont pas tous des prolétaires. Le prolétariat est en voie de disparition, qui a une culture. Certains des employés du secteur tertiaire sont des intellectuels, dont certains s'ignorent. Ils pensent comme ils respirent, ils pensent en marchant, ils ont de larges fronts, parfois l'estomac fragile, des écharpes qu'ils perdent dans la rue, ils font de grands pas le long de la Seine, ils ont des yeux, ils s'en servent mieux que personne, quelques uns versifient dans le plus grand secret, ne s'autorisant pas plus de mots qu'il en faut à leur vie pour s'en dédire. J'ai vu samedi un type assez goguenard, celui qui ne se regarde pas vieillir. On voit les manchots empereurs marcher à la queue leu-leu au MK2. Banquise. Reste à s'abstraire de la bande son, une musique bêtifiante, un texte pénible dit par une actrice qui parle les mains dans les poches, laissant aux autres le soin de couver debout face à l'immensité. Il semble qu'à la fin, tous les poussinets manchots, supportant des voix de garçonnets du CP, vont s'engouffrer en file indienne chez Mac-Do un mercredi glacial. L'oubli de la Silésie Branchés, Isabelle Dormion, 7 février 2005 A l'heure éclatante où ce dimanche printanier les familles entières se retrouvent rue des Rosiers, un rabbin, à l'angle d'une ruelle, face à la pâtisserie, le dos à un poste de télévision branché dans une maison amie, exhorte les passants «Les hommes, sauvez Israël, allez, mettez les téfilin, sauvez Israël!». Des jeunes gens descendent du scooter, l'un le garde jambes écartées sur le trottoir, casque intégral enfoncé, l'autre dénude son bras et le présente poing fermé au rabbin, comme pour une divine transfusion. En face, Pierre Assouline vient de dédicacer son livre, la rue est noire de monde. Les filles qui s'attardent près des vespas noires et brillantes mangent un petit pain au pavot, regards en coulisses. Quand je pense, aucun rapport avec ce qui précède, que Condoleeza Rice va profiter de cette journée magnifique à Paris, la Seine étincelante, la rue de Rivoli royale, j'enrage! Fautes d'orthographe récurrentes, Condo avec un a, comme la candeur et Averroes avec un seul r, ce salmigondis arabo-andalou actuel, lieu de tous les glissements philosophiques, ces dérapages non contrôlés, sous couvert d'érudition directive. Lestée de deux livres pesant au moins trois livres chacun, je rentre à pied de Palais Royal au Triangle d'Or, traversant cette ville qui m'appartient depuis longtemps, éblouie. Devant moi, un rasta, paupières closes, écoute Bob Marley en glissant sur le bitume qui emporte ses pas vers les rives, Quai Malaquais. Comme un Manche, Donkichotte ou la culture vue de l'intérieur, à l'espagnole, Isabelle Dormion, 15 février 2005 Les blogs d'aujourd'hui universalisent une mutation orthographique,
simplification phonétique où s'économise
le recours au Dictionnaire Robert. Dans «Cent minutes pour convaincre», Villepin
vante une politique et présente, droit comme un i, un
plan de carrière propulsive, en pure perte. Derrière
lui, décor manifeste, un panneau promotionnel, grandes
figures de la littérature et de l'histoire, Victor Hugo
en médaillon à gauche, le regard cherche Chateaubriand.
Les yeux se fixent et s'arrêtent, égarés
par les ailes d'un moulin à vent fou broyant toute raison,
sur Cervantes en haut, à droite et là depuis lors
s'interrogent et s'amusent d'une telle fantaisie, d'un tel abus
de pouvoir, d'une si arrogante, d'une si folle prérogative:
Cervantes n'est pas une figure nationale. Tel est cependant son
bon plaisir. C'est dans cette représentation inadéquate
que gît, au demeurant, l'ineptie voulue et le contresens
délibérément aristocratique. Le ministre convainqueur, Villepin doit savoir aussi qu'une
certaine distorsion entre les éclats, les éclairs
du regard, les mouvements labiaux d'une bouche énervée
qui aux quatre vingt dix minutes du round oublie un instant de
sourire ou sourit à côté, se voient à
l'oeil nu par quiconque regarde l'écran et capte cette
mimétique. La hâte qui anticipe un accord *moderato, andante, largo, andantino, allegro, comodo. Haganera, huella? Indien vaut mieux, Isabelle Dormion, 21 février 2005 Elisabeth est un personnage issu des albums du Père Castor. Nous retenons des gens que nous côtoyons une image caricaturée qui nous épargne souvent de les connaître davantage, à nos risques et périls. Le talon de sa chaussure italienne s'était cassé. Réparé professionnellement à l'atelier de mécanique de Jussieu. Les véhicules en deuxième sous-sol. Derrière nous marche l'homme au manteau de bure, d'un marron prune, d'une coupe démodée. Quelques minutes plus tard, au croisement de la rue du Cardinal Lemoine, nous voilà dépassées, le manteau prune devant, les pas errants. Quand à la maison, je revois ce cortège indien, les larmes, je ne sais pourquoi, affluent. Qui dois-je pleurer? Quelle mémoire, déjà hier, ai-je du, mais à mon insu, honorer? Quelqu'un m'apporte, à des fins de découpage dévastateur, et pour flatter une manie ancienne, un an de revue «Télérama». Maudit soit-il! Je lis tout ce qui est dépassé, interview de David Lynch jusqu'à deux heures du matin, Bergman dont je n'ai même pas, honte à moi, vu le film, jusqu'à l'aurore. Je ne découpe qu'un chat, un demi-centimètre de long, queue incluse. Pas, peu d'images à garder et tout le reste épuise en vain. Je rencontre dans la rue une amie d'enfance. Sa mère est très malade. Me considère comme sa fille. Voudrait me voir. Je propose d'aller ce lundi la voir dans la maison de retraite, Meudon-bois-joyeux, libérant les rendez-vous de la journée. A quelle heure? Où? Comment? Après la sieste? Qu'à cela ne tienne, vers15 heures, rendez-vous porte de Saint-Cloud! Non, un autre jour, pas maintenant, pas ce lundi, le seul disponible Je m'entends répondre sèchement «j'ai compris!». Plus jamais ça, ces faux-semblants. Je ne rappellerai plus jamais. Toute une vie, on accepte ces misérables tricheries. Mettre les gens au pied du mur. C'est ça ou mourir, de toute manière. A une autre, qui voudrait, je ne sais pas filmer, faire, dire des choses intéressantes: Et Téchiné, tu y vas, et Depardon, là, tu y vas? Non, surtout pas le colloque, tu prends n'importe quelle caméra numérique et si tu dois voir quelque chose, tu le dis en ce bas-monde et pas dans l'autre. Tu le fais. Personne jamais ne te tiendra la main. Maria Koleva l'a fait, elle le montre jusqu'au bout, en appartement, avec ou sans l'approbation de tous et sous le regard sévère et défunt de Serge Daney. Pour la Saint-Valentin, quelqu'un m'a offert trente kilos de pommes de terre en sac de jute et quinze kilos de poireaux. Je ne laisserai jamais dire qu'un diamant eût été de loin mille fois préférable. Un blog! C'est le premier et ce sera le dernier. Si c'était ça. Le terrain vague, Isabelle Dormion, 28 février 2005 Je viens d'apprendre que Jean Rolin est né dans la même clinique après la guerre, le Belvédère, ce qui m'a toujours fait croire, enfant, qu'un Réverbère avait éclairé étrangement la venue en ce monde, jusqu'à l'Avenue Paul Doumer. Puis la rue Faustin-Hélie. L'amour des zones intermédiaires, comme une naissance dans les beaux quartiers, n'est sans doute qu'amateurisme compensatoire. Chez autrui, il est nécessaire de vérifier, à l'usure des semelles, aux ridules creusées par l'air frais, si le parcours est valide. Sinon, le terrain vague entre dans la précision d'une critique journalistique, d'une reconnaissance mondaine, par le milieu littéraire qui lui accorde créance et droit de cité, le terrain se voit distribué en parcelles d'une topographie capitalisées, celles d'un rêve rimbaldien erroné, de quelques tziganeries salonnardes. Qui voudrait connaître, au mot près, le parcours vraisemblablement fictif de Blaise Cendrars. Utiles mensonges où les mots taillent. Je parviens sans hâte à me détacher de tout ce qui viendrait encombrer le travail. Résistances des dernières vanités. Allant «au cinéma des cinéastes», avenue de Clichy, voir «Transit», de Bani Koshnudi, jeune femme défricheuse, je rentre à pied. Awa Flarang, l'actrice, joue comme elle vit, d'une façon essentielle, sans un regard inutile, sans la sale connivence. Dans cet excellent court-métrage, réalisé sans un sou, on voit un jeune garçon partager avec la fille non pas un morceau de pain, mais une orange. Le pain se rompt d'un geste. L'orange s'épluche, les doigts fins détachent la peau sans la déchirer. Les quartiers, autant de lunules. C'est peu et c'est tout. C'est bien. Ce n'est pas une demi-baguette française pas trop cuite. Le verre de thé, rien, de l'eau bouillante sur des feuilles émiettées, offert en partage aux exilés, sauve la piaule cradingue du déshonneur obligatoire. La France, terre d'accueil. Quelques secondes, les gens en transit accueillent le nouveau venu comme un seigneur afghan, l'invité de la nuit. Ils chantent pour lui. Le passeur fait cesser tout ce bordel en glapissant. Tout se termine à la foire du Trône, dans cette fête triste des terrains vagues: séduction fallacieuse des ritournelles. L'actrice, après avoir tourné, non maquillée, est partie danser au Yémen, terres lointaines et vagues encore non défrichées. Qu'elle ne se fasse pas enlever, avec ou sans les douze voiles d'apparat, c'est tout ce qu'il faut lui souhaiter demain. Les absences. J'aime beaucoup le mot «dispense» dont j'abuse tous les jours. Je me dispense de nombreuses obligations. Faudrait-il envoyer les cartons? Oui. Pourrait-on s'épargner le vernissage et ces singeries? Non. Doit-on être présent? Absolument. On ne peut s'en dispenser. Tata-Jésus, religieuse, devra, quant à elle, éplucher tous les légumes: l'after rue du Pont-Neuf. Toujours le rêve et les autres suivent sur la terre découverte. C'est Logos, Isabelle Dormion, 7 mars 2005 Dans le contexte syrien qui nous relativise aujourd'hui les propos, je suis allée voir le buste taillé dans le marbre et de Selokos 1er Nikator, non loin d'un stoïcien de nos amis (Chrysippe), qui contemple sévère, regard impitoyable, le troupeau flappi des hordes assoiffées de culture et de Seven Up en canettes métalliques sur les banquettes. Nike et numérique, barres chocolatées, on s'affale mollement en tas dans les encoignures. Le premier des Seleucides a instauré la dynastie en soumettant la Mésopotamie, l'Asie Mineure, la Bastriane, la Sogdiane et la Parthie. C'est davantage que le Président Bush à qui manque l'Iran. A Sélokos 1er, il lui manque le nez mais non la gloire. Bush, lui, n'a pas de pif, mais rien d'un pif, hormis le bout, n'est d'un nez, qu'il porte trop court, presque retroussé, à l'américaine. Le satrape de Baylonie fait face au buste d'Alexandre mais il faut aller jusqu'à Delos ou Pella, vieille cité macédonienne pour reconstituer le puzzle. Il chevauche la panthère et vainc le lion. Il faut analyser la bataille contre Darius, mosaïque d'une maison de Pompeï, pour apprécier l'acuité des pointes de lances ouvragées en bronze, l'envergure des casques, la hauteur des cimiers, dressés comme des arbres vers les dieux. Le plus glorieux des peintres de cet âge révolu est Apelle, ce peintre d'Ephèse qui était assigné, par ordonnance, exclusivement, à fixer pour l'éternité la grandeur réelle d'un chef qui succède aux héros mythologiques de l'âge classique. MK2 avenue de France, c'est près de la très
grande réalisation de Mitterrand, la Bibliothèque,
qu'il faut admirer les facettes changeantes d'une gloire pharaonique
édifiée. J'ai bien vu en traînant des pieds
«le promeneur du Champ de Mars» et le jeune
Benamou qui chante la grandeur présidentielle. Induisant
une forme singulière de complicité avec le spectateur,
l'électeur, le lecteur, il dévoile la nudité
du roi, l'extirpe pitoyable du bain où la majesté
patauge, la soupèse, la soulève et l'exhibe. C'est
triste et bas. Rien qu'on n'ait déjà su, hormis
la métaphore, prise dans la bobine au pied de la lettre.
On détourne le regard, gêné d'une intimité
qu'on nous impose, pas ces familiarités de populace, ces
bisous de collégiennes dans les allées gravillonneuses
du pouvoir, ces mille petits aveux d'office et de valetaille,
qui offensent et ne disent rien de nouveau. Ce tombeau, un tertre
en terre glaise aurait pu être bâclé à
la bêche de jardin par Duras. L'éthique du tocard, Isabelle Dormion, 21 mars 2005 Quand donc les comateux se donneront-ils rendez-vous à l'unanimité? Place de la Bastille, la République vers l'avenue de Ségur, tous poussés par les équipes de réanimation, les bras levés vers la victoire et la perfusion de glucose? Quand peut-on dire que la limite est atteinte? C'est le même homme qui régit, règne et régente. D'un côté, il brandit la seringue du concentré assassin, dit cocktail létal, de l'autre, il empêche une comateuse en voie de longévité assistée de fermer les paupières une fois pour toutes. Qu'expie-t-elle? Peut-on en matière d'euthanasie exiger non pas la loi -ici grotesque, le mari presque veuf est bien las, le moral bas- mais le feeling, ce doigté de jazzman qui emporte l'âme? Il n'y a plus d'hommes de l'art? Etrange comme le ridicule aujourd'hui tue peu, ou pas assez. C'est le même homme, Bush, qui chaque matin est l'os à ronger, celui sur qui se faire les dents, tant ses idées sidèrent. Dans le pire des cauchemar il aurait été impossible d'imaginer de telles initiatives politiques. Il pourrait décider d'assécher les océans pour mieux marcher, sans discontinuer, d'un continent à l'autre. En face de la maison, une trentaine de jeunes garçons tapent sur une balle en s'interpellant. Le fait, le jeu admis par les voisins, est assez rare pour qu'on s'en étonne. A Jussieu, pas un banc, pas une chaise où l'étudiant peut s'asseoir cinq minutes au soleil. Ils errent, solitaires et certains sombrent, mutiques. D'autres déambulent en bandes bruyantes jusqu'à la Seine et les quais sans plonger. Ils ont l'échine souple, ce n'est pas une chambre sous les combles qui les abrite. Ils cohabitent dans des lieux qu'ils partagent et disputent aux écrans plats. La limite des Vosges, Isabelle Dormion, 28 mars 2005 Bush n'a pas loué les services de Clint Eastwood. Il
a eu tort. C'est l'homme de l'art appelé hier à
la rescousse. Il sait débrancher l'oxygène. Il
sait ôter sans trembler la canule. Il connaît la
vie. Il sait vivre. Adrénaline en triple injection. Il
galvanise à mort. On sort de là monté sur
ressorts, plusieurs jours à s'en remettre, réconcilié
avec tout ce qui bouge Pourquoi l'église entretient-elle avec obstination les chansons insipides et mornes? Lundi de Pâques, une fervente assidue fête en communauté la Résurrection. Dans une abbaye, les fidèles aménagent les lieux et la cérémonie bientôt se termine. Une exaltée partage son allégresse et dit aux sourds et malentendants que nous sommes sa conviction indiscrète: «c'est une thalasso de l'âme! oui, c'est une thalasso de l'âme! ». Voix aiguë, on reconnaît l'air, de l'épinette des Vosges. Dimanche, sur la cinq, une voix dans la nuit appelle des écoutants, liaison assurée, comme on dit les écorchés ou les orants. SOS dépression. Proche de l'oreille réceptive, un souffleur adéquatement chuchote pour que jamais le propos dérape. Surseoir. La nuit solitaire. «Vous ne pouvez pas faire ça, m'appeler et me dire que c'est votre dernier appel». La voix désespérée: «mais vous ne me connaissez pas». Le souffleur à côté retourne dans le silence crucifié. On raccroche. On voit, toujours à la télévision, des protestants joyeux débouler en tricycle dans un choeur en fête en criant des inepties de supermarché, selon les idiotes techniques d'animation positivée. Comment s'appelle en Judée l'ange qui a roulé la lourde pierre du tombeau? Trouvé nulle part son nom. Mais mieux que Zitrone: Gare du Nord salle des pas perdus Les discours contre la croyance, Isabelle Dormion, 4 avril 2005 On peut voir à la biliothèque de la Sorbonne un manuscrit montrant un auteur, un carme écrivant sous la dictée de Dieu, un analyste de l'oeuvre capitale de Pierre de Lombard, qui a écrit les «sentences» en 1150. C'est la base de toute théologie. De nombreux commentateurs, Jean Baconthorp, Paul de la Pérouse, Jean Bramart, des carmes sévères dont l'habit, le scapulaire barré, est l'objet de moqueries de la part des universitaires. Une miniature, copie par Henri de Trevou d'un texte fait à l'intention de Louis, fils de Philippe le Hardi, montre un prieur agenouillé présentant au roi assis «l'information des rois et des princes» pour l'excellence de leur gouvernement. Sous le texte deux anges supportent l'écusson royal, fleurs de lys dorées. Ce matin les commentateurs invités de France Culture glosaient à perdre haleine. S'il faut surseoir à l'enterrement fastueux du Pape ou se hâter, c'est que le plus grand des royaumes d'outre Atlantique doit arriver en grandes pompes. C'est donc lui encore qui aura le choix de la date, et les grands de ce monde, en nos affaires temporelles, s'inclineront sans rechigner, unanimes. La sépulture attendra le bon vouloir sérénissime sans le Prince Rainier, retenu par d'ultimes obligations. La vaste grotte d'El Khader à Rosh Kadish, près
du Sinaï, a protégé les premiers ermites dans
une nature magnifique, en surplomb de la baie d'Haïfa. Leur
style de vie est emprunté à la vie des moines orientaux.
A l'heure d'une scission violente entre les églises et
l'Orient, la mort du pape, délibérément
livrée en pâture aux médias, a été
commentée comme on bavarde au Parc des Princes, en termes
performatifs. Les enjeux d'un match désacralisé.
Ouais, quoi de neuf sur la place Saint-Pierre, ils sont des milliers,
ouais, alors, il est mort ou pas, plat, l'électroencéphalogramme
ou on attend encore le dernier souffle? La nécrologie
est prête depuis trop longtemps. L'espace d'une apparition
surréaliste, Arielle Dombasle nous livre à chaud
ses impressions, excellentes, rieuses, profanes et d'un beau
rose vif, fleurs à l'oreille, sur le pape défunt,
mais que dirait-elle de plus sur l'autorité spirituelle
du Dalaï-Lama? Qu'aurait donc prédit Elie que nous ignorions à ce jour? Les poudres et les salpêtres, ou la forêt didactique de l'enchanteur, Isabelle Dormion, 11 avril 2005 Feu le pape, homme d'excellence et de volonté, a déserté la poudrière, santo subito, en exhalant devant la foule enfiévrée le dernier souffle. Le premier ou le dernier cierge, allumé de Montevideo à Cracovie, n'a pas depuis fini de brûler. Quel frelon a donc piqué ce partisan isolé de la fierté en Egypte? On a rassemblé quelques lambeaux du martyr violenté et ses empreintes laissées au sol par inadvertance. Quelques clous, un explosif artisanal, une foule opportune et le souffle de l'explosion mortelle. Dans la forêt de Sevran, non loin de Roissy - on peut y accéder à pied par le chemin de halage du canal de l'Ourcq, le talus couvert de violettes et jonquilles, un enchantement - le merlon est une butte de terre édifiée qui sert à protéger l'environnement de la poudrerie en cas d'accident. Ce petit musée sans artifice a été créé en 1982. Il est entretenu par le zèle inlassable de bénévoles, démunis de toute subvention du Ministère de la Défense, qui entretiennent ces ateliers désaffectés où perdure encore la mémoire ouvrière. Un ingénieur en carburant, variante placide et retraitée du Capitaine Haddock, raconte de façon très savante la succession des rachats et monopoles des poudreries en France, de la Salpêtrière au SNPE. On peut voir à l'entrée les images d'une dévotion ardente à Sainte-Barbe, grande protectrice des flammes et des pompiers, les petites machines artisanales à cartouches vendues par le catalogue des Armes et Cycles de Saint Etienne, la combustion du bois de bourdaine, l'étoupe, les alambics du laboratoire où l'alchimiste touillait l'appareil, les portraits jaunis de Lavoisier, aristocrate père de la bioénergétique, guillotiné après qu'il se fût constitué prisonnier, les pages de l'Encyplopédiste Denis Diderot, les fragments pulvérulents du soufre, et de l'escopette hasardeuse on passe délicatement d'une porte vitrée à l'autre, du plomb dans l'aile à la tête de missile en omettant la nitroglycérine et le pain de plastique. Ce lieu est autrement moins hautain que la bibliothèque de l'Ecole polytechnique, on voit «Berthold Shwartz, (enchanté) découvrant les effets de la poudre», on apprend sans réticence que la cartouche «Tunet» est la seule cartouche de qualité et nul sans risque avéré ne le contesterait ici. Des jeunes gens du 93 ne résistent pas à la tentation de foutre leur main dans les machines infernales qui applatiraient n'importe quel crétinoïde pubère ricanant en limande sole. Le capitaine Haddock, dans sa grande sagacité d'églefin téléostéen, interrompt une seconde la causerie. Ainsi les différentes phases d'élaboration, semblables à la confection dominicale d'une pâte sablée à la fleur d'oranger sont le malaxage, l'étirage de la pâte en ruban, le calandrage du ruban au laminoir Repiquet, le découpage au massicot des feuilles en paillettes, le séchage de la poudre verte au séchoir à eau chaude, le tamissage de la poudre verte au tamisseur à secousses, le trempage puis le lissage des paillettes, normalement, tu prends ta plombalgine à remiser et tu la mets tranquillement dans la tonne en fer. «A tout instant une mort effrayante peut partager
ton vieux corps en lambeaux ou le ribler** de blessures qui lentement
t'ouvriront le tombeau, pauvre ouvrier! voilà donc l'existence
que te créa le grand Dieu du destin, et tout cela c'est
pour l'heur de la France et le plaisir des rois assassins»,
«refrain: Mais malgré cela, pour notre patrie, pour
ses défenseurs, nos vaillants guerriers, et pour tes enfants,
va, risque tes jours, vieux poudrier! »*** «c'est la ouate que je préfère», Isabelle Dormion, 16 avril 2005, 17h20 Lisant dans l'ascenseur bloqué de l'Université
les 465 pages de la constitution européenne, avant
que l'oxygène vienne à manquer, comme dans un songe
ancien j'ai entendu «What a question!». Si ce n'était
moi, c'était un autre. C'était lui. Celui qui énonce,
édicte et dit: le Créon qu'aucun juron, qu'aucune
Antigone monoloque jamais n'annihile en nul tombeau parlé. Coach à l'italienne, Isabelle Dormion, 3 mai 2005 Le fond et la forme. L'art et la manière. La vérité
et la rhétorique. Le kilo de plume et le kilo de plomb.
Kif-kif. Le bois dont on fait la langue. L'étal, Isabelle Dormion, 9 Mai 2005 Revenant de Saint-Malo*, je m'assure de la présence
dans la bibliothèque d'ombres amies dénombrées. Quand manque à l'appel l'un d'eux, dressé dans la poussière et l'oubli d'une présence silencieuse, c'est une alarme qui ne trouve aucune accalmie. A qui ai-je pu confier «Islam et géomancie»? Plus jamais ça. Quoi? ça, non, ces regards évidés de poissons sur l'étal. Evités de justesse. A leur place Francis Carco, Mac Orlan, Stevenson, Nerval, Harry Mathews, qui bénéficie d'un classement itinérant, un jour à côté de Thomas de Quincey, Max Aub, un autre proche de Queneau, et aujourd'hui tombé derrière une petite table des poussières non visitée. J'ai acheté là-bas le seul premier volume des
entretiens de Perec, non dans la fameuse librairie de la ville
mais sous une tente dressée près des quais. Appris que Coltrane désenchanté avait rencontré Ravi Shankar. Dans la salle battue par les rafales, des personnes d'Atlantique, le troisième âge attentif. Revenue de loin, où donc est passé tout le poids,
perdu au zénith avec les illusions, s'il en restait. Alléger.
En pure perte. Des pas dans le sable. Les cap-horniers dans la Tour Solidor ont laissé derrière eux ces menus objets et les paroles recueillies comme l'ambre et l'or. Creux de la paume, j'écris dans l'obscurité . La souffrance, ce qu'on ne pourrait atteindre. A celui qui ne connaît pas le compas il est déconseillé de prendre la mer. Le jour même j'achève au retour le livre des miniatures. *Eugène Delacroix «Lettre sur les concours» - 1831 Revue «l'Artiste» dirigée par Achille Ricourt, nouvelle édition «l'Echoppe» 1985: «Tenez ferme, Monsieur; résistez à ce torrent : parlez-nous de musique, de peinture, de poésie, vous verrez venir à vous toux ceux qui donnent la première place aux plaisirs de l'imagination». *Harry Mathews «Conversions» - Gallimard :p.162/ «Je ne sais pas ce qui se pratiquait pour les initiés adultes» La rame, Isabelle Dormion, 16 mai 2005 Un jour, un type qui s'appelait Sepulveda, comme celui qui l'aurait précédé accroché à la barre centrale de la rame, me demanda: «Et la poésie?» tout soudain. Un peu de politesse sied à la jeunesse, avec les places assises et les strapontins qu'elle devrait concéder en vrac. Tout en haut du Belem, je vois un mec qui agite la main vers moi, sur le quai. Je me retourne. Derrière, Gonzague- Saint-Bris, chemise, noire, aussi, mèche, le vent. Et pourtant l'agitation gentille de la main est pour moi indubitable du haut vers le menu peuple des bardes et bardesses. Où ai-je déjà vu ce mec? La mèche, la désinvolture, d'un coup je le remets. Rue de Grenelle, c'est ça.127. Couanau. La couane épaisse. Si le Belem au vent mauvais échoue, Michel le Bris, Ouest-France et la Trois le bouffent rosé, l'écharpe au cou. Il a gardé les petits cheveux voletants du premier âge politique. Devant un étalage de poésie, on me donne un carnet de moleskine noire. Je pourrai le donner aux pauvres, pour qu'ils apprennent à faire leurs économies, entrées, recettes, deux colonnes et jeter leurs petites impressions de la journée. Oui, ou non? C'est déjà un début, d'avoir une petite opinion à soi, sur tout et rien. «Le moustique est revenu dare-dare, je l'attends fièrement campé sur mes positions». C'est déjà un petit début de quelque chose, une amorce, un espoir, je ne sais pas. J'ai rencontré la voisine au premier, «le
temps se radoucit» lui dis-je en descendant vers le
jardin. «Non! Il fait très frais» (elle
me dit ça, il est vrai, en commençant une journée
prometteuse, sur fond d'aspirateur). Nausées, Isabelle Dormion, 27 mai 2005 Quitter la France: regagner la Bretagne. Cesser toute discussion. Non pas en dessous de la ceinture mais en dessous du café du Commerce. Quitter la salle, le bureau, le restaurant, le café, rompre les ponts. Partir. Couper les liens. Arrêter. Cessation. Une gueule de bois anticipée, une nausée non de gestation, mais un dégoût sans nuance. Se fermer. Non une déprime, mais pire que ça, une humeur noire avant les résultats. Et ce temps estival qui nargue les abstentionnistes. Ce temps qui rend frivole n'importe qui. Après eux le Déluge! Souriceau fabliau, Isabelle Dormion, 29 mai 2005 Il est toujours difficile de ne rien faire, encore faut-il le faire avec promptitude. Trouvant derrière le PC, attirée par le système de refroidissement de l'ordinateur, une petite souris de type mulot vaticinateur ou musaraigne des greniers, je l'attrapai par la queue et la montrai à ces messieurs qui ne dirent rien d'autre en choeur que «quoi?» d'une voix mutante, les faussets joueurs de Loto. Ce fut assez. J'ai suivi un entraînement de haut niveau pendant des années. Je n'ai jamais raté une seule souris de ma vie. Il y avait dans ce «quoi?!» un je ne sais quoi de veule, quelque chose de désobligeant, une pointe de disqualification insultante, quelque chose de lourd, faussement outré, quelque chose de foncièrement misogyne qui ne me plut pas. Je peux me montrer pouffe mais je suis souvent très courageuse. Un jour j'ai traité Le Pen. J'engouffrai le petit animal dans une boite munie d'un opercule troué, et lui fis prendre l'ascenseur pour une vie meilleure aux abymes et Ciao! Bientôt le salut! Bien le bonjour chez vous! Personne au bas de la Tour 34, hormis Claude Allègre qui déambule d'un pas savant, un pied devant l'autre. Premier Sous-sol. Prévision d'un Tsunami à l'Unesco prospective d'excellent niveau. Il faut nécessairement ajouter que les bureaux de notre étage sont truffés de petits pièges à souris et autres tentations mortelles, petites graines roses empoisonnées, sans compter les laboratoires, qui sont chaque jour les Guantanamo scientifiques de nos sévices animaliers, nécessaires et hautement justifiables. Penchée vers la liberté promise je fis un adieu succinct au souriceau mon frère en trottinage qui colla au plafond et ne voulut point sortir. Je secouai la boîte, l'animal s'agrippa aux trous du toit, un formulaire tout provisoire et n'écouta pas un seul mot de mon discours assez rasant sur l'aspect métaphorique de toute situation. Julia Kristeva risquait à tout moment de surgir du bas de la Tour 24, avec aux basques et la devançant cinq à sept suédois, non comme des mulots, mais ici de véritables lévriers afghans en visite, pour la course à la respectabilité, beiges de pelage, cheveux crantés, très racés, museaux très pourfendeurs de bises et de glaces et de préjugés, très avenants, de haute tenue, très bien venus: happy to meet you!» dit Sollers mécanisé plus tard debout urbi et orbi face à l'évènementiel et devant la Tour Saint Jacques, revenant de la Mairie de Paris, allant vers la gloire confite et dévote. C'est alors qu'un barbu châtain de type chercheur en laboratoire, la crème, le nec plus ultra, le nectar et l'ambroisie des Olympes de l'Institut Jacques Monod, une sommité, châtain clair tirant sur le roux, grand friand des souris, s'en vint passant par là et par un regard de type inquisiteur me signifia mais enfin madame que faites (bas tour 34) vous donc? (alors, on s'amuse en sous-sol, on expérimente, on marivaude, une petite mutation chromosomique en cours?) Rêve ou cauchemar? Isabelle Dormion, 30 mai 2005 J'ai fait un rêve étrange, le train cahotant avait laissé tomber sur les bas-côtés des enfants faméliques en haillons braillant, «le cri», visages torturés tendus vers le ciel peints par Münch. Saisie d'effroi je restais dans le train sans rien faire, trouvant antipathiques et hideux ces horribles laissés pour compte aux bras tendus. Puis je me retrouvais marchant en sens inverse du mouvement sans au préalable être descendue du train (le progrès qu'on n'arrête décidément pas d'un coup de corne de brume) essayant de retrouver sur le ballast un unique visage d'enfant entraperçu sur la voie ferrée. Jamais je n'aurais pu penser avant hier, le 27, que la pitié dépassant la colère (et le chagrin?) réponde à une quelconque nécessité psychique, ce travail oublié de la nuit. Il faudrait dans un premier temps relire Jules Vallès et aller voir le film des frères Dardenne. Demain il fera jour. L'arène, Isabelle Dormion, 5 juin 2005 Vu les «travaux», avec Carole Bouquet.
Epatée par le numéro de rap, enchantée de
tout et de tous et sortie de là ragaillardie par autant
de fraîcheur d'âme, ravie, le teint rose dans la
noirceur conjoncturelle, avenue de France. J'ai vu «l'imposture» qui m'a fait dresser la liste non exhaustive de tous ceux, ces enflures littérales et littéraires dont j'ai oublié de me venger, faute de temps et d'un goût prononcé pour la chose vengeresse. Il y a une justice immanente et l'autre, transcendantale, sans les petites accointances nécessaires Je me souviens d'un type qui m'avait proposé un contrat, à l'époque c'était donné, 5000F pour liquider le petit problème, mais je minimisais tout à cet âge désinvolte. Aujourd'hui, je n'ai pas les fonds pour ce poste budgétaire devenu un gouffre padiraccien, inversement pléthorique, mais les idées ne font point défaut s'il est vrai que le ridicule en bastos est d'un rapport non négligeable s'il tue à coup sûr d'un coup. Deux conditionnels non vérifiables. A défaut, on apprend en famille l'art de l'arc et celui de la flèche attentiste qui toujours atteint le but. Le cas échéant on initiera dans la sérénité de la retraite mon auguste mère à l'art du cyanure minidosé ou de la moustache de tigre zaïroise en gélule. A défaut, un bon avocat fait toujours l'affaire, là aussi, en famille et strictement. Je pense à un ethnologue, un petit cinéaste bouffi de suffisance et d'alcool, qui, ivre mort m'avait dit rue Léon, «les gens comme toi, nous, on les met à la trappe». Avec un simple crayon, la mine taillée, non dans l'arène, mais bien cachée, dans la trappe aux oubliettes, je reste, bien entendu, moi, la reine de l'oubli magnanime. L'indigène (2001) gêne, Isabelle dormion, 13 juin 2005, 12h55 - Ici Turbulences, remous subséquents de paroles dites
indigènes par voie de conséquences. - Julia, un imposteur? Un méchant. C'est dit partout ailleurs. - July, un (invraisemblable) gentil. C'est dit partout ailleurs. - Méchants, gentils -1OO libérateurs (gentils) de la Nation, masqués. L'invraisemblance faite gentillesse sur un tarmac en un baiser d'accueil national et présidentiel. Les rôles sont clairs comme dans «Buffet froid», comédie surréalisante et noire, n'importe quoi, avec Chirac et la faconde de Bernard Blier enveloppé dans une couverture et dans la brume. On ricane en famille. - Aubenas appelle Julia (un méchant) au secours. C'est invraisemblable. (Ce n'est pas vrai). C'est là, sous nos yeux, cette évidence, criante, amaigrie, sale, souffrante, vérité hurlante. - L'évidence toujours demeure difficile à prouver. - Aubenas est mise à la trappe, c'est invraisemblable. (Ce n'est pas vrai). - Aubenas n'est jamais tant apparue que lorsqu'elle a disparu, (c'est invraisemblable, ce n'est pas vrai) portraits géants, ballons envolés, messages d'amitié et d'amour renouvelés, tous ensembles soutenant non son être mais sa sur-représentation de diva médiatisée (les portraits souriants gigantesques d'une absente (en larmes cachées) pesant 47 kilos, une quasi sainte de la réalité, cette horreur quotidienne glanée dans un journal édité par un gentil (sous conditions). - IL y a là comme un trou, une absence qui, massive, est le sens, non l'explication : l'essence de l'absence. Elle n'était pas là (où il aurait fallu qu'elle fût). Rien d'autre. Le reste sera bavardage. Aubenas momentanément retenue. Une retenue. Pas une heure de retenue mais combien de jours? 157? Pas une détenue. On a toujours dit de garder une certaine retenue. - C'est le genre qu'ils aiment, leur préférence à eux. - Le prix Nobel de la Trappe journalistique (félonie invraisemblable) pour qu'elle se taise en vie. L'initiative sera prise par Menard, le zélé de Reporters sans frontières. On est dans Turbulences, daube oisive. Pas dans "Libération", daube professionnelle et libertaire relookée dans les années1980, si je me souviens bien. - Aubenas ne disait pas 80 mots par jour, dans sa rédaction de (gentils) journalistes. - Aubenas a parlé 4 heures à Serge July, un gentil venu la chercher au sortir de la Trappe. - Si Aubenas ne dit pas ce qu'elle ne dira pas demain (l'invraisemblable), elle dira vrai (essentiellement) et j'aurai gagné mon pari, une spéculation absurde, kafkaÏenne (une fiction?) sur la vérité. - Duras dégoupillonnée (vieille et flappie) a bien eu un prix grosso modo pour avoir dit que toutes les femmes qui disaient vrai étaient folles (P.O.L). - Si Aubenas dit la vérité demain, elle est folle. Si Aubenas ne dit pas la vérité demain, elle sera folle. Aubenas n'est pas folle, elle est, elle était jusqu'en janvier, très intelligente et crue sur parole, ses yeux myosotis, ou sa gentillesse, faisant créance. Là, il lui faudrait une once de génie, qu'elle aura, et si c'est nécessaire, l'auditeur ou la lectrice lambda l'aidera. De mon père j'ai gardé les mouches et les appeaux. Il savait appeler chaque oiseau et les débusquer d'un simple sifflement. Les mouches sont faites à la main d'un brin de laine de mohair bleu, d'un fragment de plume, d'une aile millimétrée transparente captant la lumière du soir et les reflets dans l'eau. Il n'y a pas sur le parvis de Saint-Sulpice, ailleurs non plus, un marché parallèle de l'appeau. On voit parfois sur les trottoirs off d'un festival de théâtre en Avignon les gens qui gesticulent ou jonglent avec un nez rouge. Des femmes déclament à la buvette le décolleté avantageux cheveux teints. C'est la poésie des rues dit-on. Alors circulent de confidentielles missives avant l'embrasement des cellophanes. Sans le moindre regret, derrière les rochers. On rêve... Trop, Isabelle Dormion, 20 juin 2005, 14h55, mis en ligne tout chaud à 15h17 Florence Aubenas répond à la mobilisation. Une soirée pour le faire. Ils disent "non stop". Elle répond aux questions. Elle répond à l'attente des membres du comité de soutien. Elle répond en direct ad libitum. «Ne pensez-vous pas?». Oui, non, peut-être. L'animateur: «Dites vos amis! parlez d'eux!».
Florence Aubenas, choquée: «Non, pas ça».
Les amis sont là. Une ceci, une cela, une autre, très
gentille. Trop, c'est trop. Tout est montré. On voit l'amitié
dégoulinante de sucrerie, une vraie giclure, ça
coule, tiède, ça tache partout, ça colle,
ça poisse, «non pas ça! Je refuse!».
Les yeux fiévreux deviennent durs comme des têtes
d'épingles. Pas les amis. Si, c'est rien, c'est peu de
chose, c'est naturel, il faut les sacrifier sur l'autel, il faut
deux boucs affrontés, une déesse archaïque
couronnée de feuilles d'or, il faut de l'exiguïté
tragique en cage, il faut du mystère, il faut des libations
quand on est avec les amis, on mange, on boit». Il faut
sacrifier, il faut que ça gicle, ça doit passer
à l'écran, il faut un couteau, de la viande de
boucherie, il faut un billot, ce n'est plus du miel, ce n'est
plus du sucre, ce n'est plus du nanan pour les enfants, c'est
du bien saignant, il en faut pour fortifier l'audimat, tout ça
est trop lisse, il y a trop de retenue, il y a trop de Katherine
Hepburn par ci et de grande dame par là, de Lady Di genre
honni, l'aorte est tranchée, de l'amitié, en direct,
on voit ça, la terre est poisseuse du liquide qui l'a
nourrie, il en faut, il y en a, il est minuit, on a vu le coeur
de l'amitié, la chose est évidée, on peut
aller se coucher. L'autre jour je proclame à 11 heures: «je me damnerais pour du boudin de qualité», à 13h30 et par le seul hasard que j'appelle ici magie, aux petits oignons, je l'avais cet excellent boudin, rue du Pont Neuf, sans que quoi que ce fût sur l'autel de la connerie ne consente au plus infime sacrifice. La tique ou l'ixode, Isabelle Dormion, 30 juin 2005 La tique résiste à tout. L'eau courante, l'asphyxie, l'eau javellisée, l'écrasement par simple pression entre la pulpe du pouce et l'index, la tique est increvable. Parasite des mammifères, l'acarien peut parasiter l'homme, à fortiori la femme qui tente de se reposer sous la chesnaie. Elle se laisse tomber d'un bond et s'agrippe à la peau. La mienne, arrachée à la jambe, a été mise sous une loupe où rien de sa physionomie répugnante n'a plus le moindre secret. Un microscope électronique a permis d'en dresser le portrait véritable et sans la moindre complaisance. Le temps d'un transfert par le Web permettra d'en diffuser l'image. Depuis quelque temps, il règne ici un climat détestable qui génère un parasite autrement plus accroché à toute forme de vie étrangère. Ce pré-fascisme bonhomme triomphe au quotidien, dans les propos de la plus simple banalité, entre l'achat d'une nouvelle voiture et le garage. On ne le décroche ni ne l'anéantit. On le subit dans les bureaux quotidiens. On l'observe dans les transports en commun, on le détecte, on l'extirpe dans l'oeuf, on le repousse mais il s'accroche à tout ce qui bouge, à tout ce qui vit. Cet insecte qui prolifère, invisible omniprésent, doit être écrasé plutôt que combattu. J'ai entendu, la semaine dernière, ahurie par l'apathie bienveillante de la salle: «je ne voudrais pas ça (un noir, un juif) chez moi». C'est comme ça, semblait dire l'entourage dans sa bonhomie border-line, il ne faut pas réagir, ce n'est rien, c'est banal, ce n'est rien, il y en a tellement comme ça, chiens tueurs en bandoulière et gueule de faf rasée. C'est petit, ça ne se voit pas tant qu'on n'en meurt pas, ça s'accroche et ça survit à tout. On ne peut, on ne doit accepter de tels propos, simplement
délictueux avant d'être déshonorants pour
ceux qui en sont les auteurs ordinaires. Je parle là non
du cancrelat, la tique déjà enkystée, mais
de la bonhommie, cette complicité larvée dans l'ignominie. Le chemin des Flamands, Isabelle Dormion, 11 juillet 2005 Roses en Tunisie. Nous ne partons que pour les regarder s'en
aller. Rien ne pourra chez nous dépasser leur ironique
envol. Chez nous, chez eux, encore prendre la route, les pieds
lourds collés à la glèbe. Anvers. Breda.
Usine de pain d'épices, le turbin, sortie des fours, le
factotum gracile brûlé par les vapeurs de gingembre,
de miel et de cannelle. Ils sirotent de petites boissons grignotant
les speculos en culs de poule. Six berbères si cyber, Isabelle Dormion, 25 Août 2005 Le groupe est fait de quarante-quatre personnes de tous sexes
et de tous âges, dont un militaire musculeux de carrière
et son épouse grecque de caractère (Salonique).
Déjà dans l'avion : le militaire son époux
gardait l'accoudoir, les avant-bras arc-boutés dans une
quasi-spasmophilie territoriale, quand à la faveur d'une
distribution liquide (cherry ou pepsi, thé ou nescafé
du cru) ou duty-free, «Opium?», je réussis
à réinvestir la place de mes rugueux coudes rusés,
faisant l'économie d'un seul mot énoncé
media voce. Acheté un accordéon russe d'occasion, un diatonique d'un genre cyrillique, à décrypter, près du merveilleux musée des derviches. *Sculpteur grec, statue d'Alexandre et l'athlète Agias, en bronSix berbères si cyber Ros(se) celavy, Isabelle Dormion, 29 août 2005 Les cinq avec les pitbulls ont agressé Lauwie dans
la cage d'escalier. Tournante, salope, etc. Elle passait
les marches de marbre à la serpillière. L'ont attrapée
par la manche. La blouse rose aux armes de la société
de nettoyage privée, sous-traitée par l'OPAC, elle
leur a laissée en se dégageant sans demander son
reste. Clés dans la poche du vêtement de C'est au nom du conformisme que Pasolini a été tué, non dans l'abjection mais par l'abjection. Le bras et l'honneur, Isabelle Dormion, 5 septembre, mis en ligne le 16 septembre 2005 On peut voir aux salles du trésor d'Aix-la-Chapelle le reliquaire du chef de Charlemagne, sorte de bel étui à guitare pour tête couronnée. On allait de la sorte aux portes de la ville à la rencontre du nouveau roi, la pièce d'orfèvrerie fixée sur des montants de bois et véhiculée par des porteurs triés sur le volet. Ce buste impérial est en argent repoussé. La couronne a été portée par Charles IV. Ne jamais mettre une caisse de guitare dans la soute à bagages, elle risque de se fracasser. Ne jamais mettre le pouvoir en caisson, il risque de perdre toute considération. Chirac, lui, est au Val-de-Grâce, jusque là tout va bien. Quant aux bras, en argent doré à Lyon à l'or fin, il est magnifique et ceci depuis 1481. Par la fenêtre de cristal, le radius et le cubitus de Charlemagne nous regardent, pour ainsi dire, les os dans les os. C'est dire le peu, oxygène exclu, que nous sommes, pauvres humains. Rappelons que Charlemagne a été canonisé. On peut donc attendre de ces deux os moult merveilles. Le petit livre de la visite précise, si besoin en est, que les reliques appartiennent à des morts qui ont du répondant et gardent de l'autre côté un certain entregent, malgré l'extrême ancienneté de leur sainteté. En quoi un saint antique serait moins efficace qu'un saint moderne, comme par exemple l'Abbé Pierre in visu, in situ, en chaise roulante, coeur si vaillant que l'impossible immobilier brûlant, noir, ne le rebute pas. Regardons sur le pont de Bagdad ce qui vient de se passer.1000 sandales abandonnées, des morts en pagaille, et tout ça en vain, pour un cercueil assez ancien recouvert de son catafalque brillant. Pourquoi ne pas défiler chez Charlemagne tous les 12 octobre au pas de charge, passant la Meuse en navire d'époque, chantant des hymnes de louanges au meilleur souvenir de la grandeur carolingienne? Pourquoi en effet? Stupide me répondrait l'esprit cartésien qui domine en nous. A côté de la pierre de citrine et pas loin du couteau de chasse, l'olifant, comme sa dénomination phonétique pourrait l'indiquer de façon erronée aux gentils petits enfants des écoles, est en défense d'éléphant. «Deyn eyn» signifie «dédié à toi». Plus près, si on veut voir quelque chose d'historique à moindre frais, sans trop se déplacer, presque sans fatigue, le jardin des plantes voit pousser depuis un certain temps un très beau platane planté par Buffon lui-même. Les feuilles en tombent méthodiquement (au hasard des rafales). Qui dira, aujourd'hui, ce lundi-ci, que pédoncule est un mot ridicule? Bush, lui, est un nom ridicule. On devrait le destituer. Personne
ne songerait à le lyncher. Bientôt le 11 septembre,
date sensible. Candy Rice aussi a un nom ridicule. On la voit
ranger des choses dans des caisses avec entrain. Elle est utile
à la société. Elle joue du piano. Des choses
utiles aux réfugiés, à ceux qu'on a pu extirper,
noirs, des eaux de Louisiane. A Spa, ville d'eaux thermales en Belgique, Victor Hugo, s'est
reposé. L'hôtel où il a dormi est à
vendre. J'aime tout ce qui fait des histoires mais je n'ai pas
un sou devant moi et qu'irais-je faire à Spa que d'autres
ont fait déjà mieux que moi. Pas trouvé
une seule bouteille de Spa. La mise en bouteille laisserait à
désirer? Un créneau pour l'emploi. J'ai bu une Mais pourquoi Gogol ne s'est pas rendu aux eaux d'Aix-la-Chapelle, voilà depuis hier une question qui me taraude l'esprit, plus que le climat électoral de l'Allemagne en débat. Rien, Isabelle Dormion, 26 septembre 2005 Née à Hiroshima, la jeune japonaise visite Paris.
De Notre Dame aux Champs Elysées, tout est à voir.
Paris est une fête, le charme même. Elle glisse dans
les rues comme dans un songe, son regard engloutit tout. Le fleuve,
les rues et les murs, les péniches à quai, les
ponts de Saint-Louis en l'Ile, les sorbets, la nonchalance: badauds
et passants innombrables, tout est là, à voir,
facile. Lu et relu les sites du journal «Picayune». Rien à dire. Colère froide, qui couve, contagieuse. De mal en pis. Rien à voir? Comment peut-on admettre, sans devenir malade, l'inadmissible? Ces gens parqués dans un stade comme des animaux, ces visages tendus vers des soldats en armes, on peut les regarder encore une fois, avant que le deuxième cyclone chasse le premier, avant que d'autres images, plus lisses, chassent les premières, avant que la conscience, rassurée par ces images recevables, balaient dans l'oubli le silence, les rafales inouïes et la colère. Valse turque ou les règles du savoir vivre, Isabelle Dormio, 2 octobre 2005 A la fin du mois d'août, ma fille a failli se faire
enlever près de Pergame*. Le fait devient anecdotique
s'il n'est pas cathodique. Faisons l'économie de l'historiette
pour aller vers l'essentiel, sans la provocation, sans les cordes,
sans les voitures, sans les complicités probables. Depuis ce jour, les voyages incessants n'ont rien perdu de
leur attrait. Comment dire en Turc de voyage ce truc à la portée
de n'importe quel imbécile: "Au secours!" Alors
que je sais dire en basque «à mesure que la nuit
tombait, les étoiles parurent » : « Iluntzearekin
izarrak agertuziren », l'unitif marquant dans l'action
lente des étoiles scintilleuses une certaine progression,
je ne maiîrise pas en Turc même l'instantanéité
impliquant là l'ubiquité. Il fallait voir et faire
simultanément, dans l'impossibilité où j'étais
d'ouvrir la fenêtre (scellée), de hurler en français
et en turc simultanément, «mais cassez vous!»,l'ordre
valant pour les deux parties, l'une qui faisait et l'autre qui
ne voyait pas, alors qu'en basque «est-ce que?» se
dit «Othe», ou «j'ai acheté deux sous
de sel»: «bi sosen gatza erosi dut», pourquoi
je ne sais pas dire très vite, «mais quels hommes
sont-ils?» dans une situation qui exige un jugement sûr,
après une perception adéquate, suivis d'un acte
adapté, une réponse immédiate. Je sais dire «cric» : martinello, s |